Il faut fermer les Écrits des Forges


À la mort de Denis Vanier, en 2000, l’éditeur François Hébert, fondateur des Herbes Rouges, disait avoir acquis les droits de l’ensemble de son oeuvre et en préparer une édition complète. S’en est suivi près de vingt ans d’attente, d’abord anxieuse, puis franchement désabusée. Lorsque questionné sur l’avancement des travaux, Hébert assurait que ça s’en venait. Le personnel des Herbes Rouges, se faisant relancer constamment dans les salons du livre, entretenait la confusion, visiblement mal à l’aise. Devant l’absence manifeste du livre, on spéculait sur la difficulté d’obtenir les droits sur les multiples images de ses recueils, ou sur une possible obstruction des héritiers. Une anthologie de littérature québécoise parue chez ERPI, reproduisant un poème, donnait ces « oeuvres complètes » comme parues, allant jusqu’à indiquer un numéro de page. Les libraires ont déjà pris des commandes en pré-noté, laissant croire que la sortie était imminente. Aujourd’hui, lorsqu’un quidam s’enquiert de l’arrivée éventuel du titre, il est accueilli par un rire franc, dernière victime en date d’un running gag devenu un signe de reconnaissance pour les initiés.

Ce n’est donc pas sans étonnement qu’on a vu apparaître, sur les rayonnages, une édition partielle de cette oeuvre sous le titre Onction extrême, aux Écrits des Forges, alors même que Les Herbes Rouges ne cachent même plus leur incurie, blaguant récemment au Devoir que « le deuxième tome des oeuvres complètes du très défunt Denis Vanier, promis depuis longtemps, verrait le jour “quand on aura fini de l’écrire” ». Le fantasme d’une édition complète, en bonne et due forme, comme le poète semblait la pressentir avec un Tome 1 paru en 1981, semble de plus en plus distant. Depuis la mort de Vanier, il n’y a guère que l’éditeur Rémi Ferland qui semble encore se préoccuper de l’oeuvre de Vanier, quoiqu’il le fasse depuis son sous-sol, sans distribution, et avec un appareil de notes pléthoriques qui semble destiné autant à raconter sa vie qu’à faire un travail universitaire d’exégèse pour un public résolument restreint. On finit par se dire qu’il vaut mieux attendre que l’oeuvre tombe dans le domaine public, en 2050, pour la publier. Ça devrait concorder avec la mort clinique de la planète. Vanier aurait apprécié. 

Quant aux Écrits des forges, ils représentent ce qu’il y a de plus mort dans l’édition au Québec. Ils partagent, avec Les Herbes Rouges, un même désintérêt pour l’aspect matériel de leurs livres : maquette hideuse et uniforme pour tout le monde, typographie quelconque, papier d’un blanc aveuglant que tout le reste de l’industrie a abandonné depuis longtemps. Les livres des Forges sont envoyés tous en même temps aux libraires, bien en mal de les distinguer entre eux, et aucun suivi ne semble fait auprès de la presse. Michel X Côté, un de leurs auteurs, disait que ses livres étaient accueillis par « des chars de silence ». Leur festival de poésie a réussi le douteux exploit de se faire doubler par son volet off, promptement qualifié de parasite parce qu’il amenait un peu de vie dans cette proprette redistribution des deniers publics. On serait bien en mal d’identifier un auteur maison, qui ne fut pas de passage, sinon le pauvre Yves Boisvert, lequel tirait peut-être de là son cynisme et son désespoir. 

Cette réédition des oeuvres de Vanier est un véritable travail de cochon. Le titre semble choisi de manière aléatoire et a le seul mérite d’être moins pire que le « Miel noir » qu’on avait annoncé aux libraires. La couverture ne donne aucune information relative au contenu qui s’y trouve : titres des recueils, années couvertes par l’intervalle, pas même la mention qu’il s’agit d’une anthologie. Les abondantes illustrations qui accompagnaient les textes, mode opératoire de Vanier dans toute son oeuvre, sont toutes disparues. En guise de support visuel, on n’a que des scans de médiocre qualité des couvertures, et quelques pages manuscrites, dont une en négatif. Comme cela semble d’usage aux Forges, le livre semble n’avoir fait l’objet d’aucune promotion. Aucun article de presse n’a souligné sa parution, et il semble qu’aucun lancement ou soirée n’ait été prévu pour souligner l’événement. L’événement majeur que devrait constituer cette réédition est noyé dans le roulement régulier des offices. Seule une publicité parue dans LQ permet de savoir que le livre fait partie d’une collection, laquelle n’a pas de nom et dont l’existence n’est pas reconnue à l’intérieur du livre. Il faut se fier aux similitudes du format et du caractère anthologique pour savoir que les titres de Langevin, Yvon et Monette en font partie, lesquels ont été victimes du même traitement paresseux.

« Même mort ils me tuent encore » disait Vanier. On aurait voulu le réduire au silence et à l’obscurité qu’on n’aurait pas fait mieux.