Ta carrière universitaire de marde

Les plaies qui affligent l’université sont si abondamment répertoriées qu’en remettre une couche ne risque guère de dépasser l’exercice rhétorique. L’institution universitaire est pourtant fascinante en ce qu’on y produit un travail intellectuel de très haut niveau, et dans l’immense majorité des cas, ce travail est fait gratuitement, parfaitement inutile et complètement ignoré. Soumise depuis plusieurs décennies aux principes du néolibéralisme par des coupes budgétaires continues qui minent son activité, l’Université fonctionne essentiellement grâce à un système de précariat institutionnalisé où étudiants, auxiliaires, chargés de cours, chercheurs et boursiers travaillent d’arrache-pied pour parvenir au statut ultime, celui du Poste, lequel récolte tous les bénéfices, symboliquement comme économiquement, de leurs efforts combinés.

Vous avez mis un doigt dans le tordeur et vous appréhendez l’avenir? Laissez L'éteignoir vous faire un grand tour guidé.

Le baccalauréat. Seul niveau objectivement satisfaisant du point de vue intellectuel et social pour l’étudiant (yeah! savoir! party! sexe! grève!), le bacc est généralement vu avec condescendance par les Postes comme un niveau de filtrage nécessaire pour les futurs prospects des cycles supérieurs. Une fois repérés, les Postes expliqueront aux prospects que la masse ne sait pas lire, ou écrire, ou poser une problématique, et que de manière générale, la vie universitaire est ailleurs, raison pour laquelle on délègue une bonne partie des cours du bacc aux doctorants ou, à défaut, aux chargés de cours. Le bachelier prend alors une sérieuse leçon qui le laissera dubitatif tout au long de son parcours – fais-je partie des méprisés ou des méprisants? – qu’il oublie momentanément en retournant rejoindre ses camarades à la bibliothèque ou au bar (yeah! savoir! party! etc.).

Les auxiliaires de recherche. Le passage du baccalauréat à la maîtrise se signale souvent par un contrat d’auxiliaire de recherche, ce qui sera, à ce moment de votre vie, la meilleure job que vous aurez jamais eue. Vous serez payé avec l’argent d’une subvention ou celui du centre de recherche ; personne ne viendra donc compter vos heures, que vous consignerez pourtant de manière maniaque dans un fichier Excel, et vous angoisserez à mort à la fin de chaque contrat en pensant aux dix heures que vous n’avez pas faites, faute de temps entre vos cours, vos travaux et votre job de tuteur, de libraire ou de plongeur. Dans le cadre de ce contrat, vous aurez à rédiger des notes synthétiques résumant des ouvrages ou des articles que le Poste n’a pas le temps de lire (il ne lira pas vos notes non plus), à informatiser sa bibliothèque personnelle (constituée de livres qu’il n’a pas lus non plus), à corriger les travaux de ses étudiants, à travailler à l’index ou à la correction d’un ouvrage qui ne sera pas publié (le Poste n’a le temps de rien faire, il est débordé) ou encore à vérifier des colonnes de données recueillies par d’autres. Avec le recul, vous constaterez qu’à l’époque, la meilleure job de votre vie fut également votre porte d’entrée dans le précariat universitaire.

Les séminaires. Dans les séminaires, il faut parler, ce que tout le monde autour de la table semble être d’accord pour ne pas faire, le Poste moins que quiconque. D’ailleurs, après quelques généralités d’usage, il menace immédiatement de faire la grève de la parole en programmant pour le reste de la session des exposés de ses étudiants et des conférences de ses collègues. Easy ride. Le défi de l’étudiant est alors de trouver comment accorder son très embryonnaire sujet de recherche avec celui du séminaire qu’il a pris par dépit, lui qui devait en choisir deux alors que sa faculté en offrait cette session-là deux et quart – le quart étant un séminaire d’une autre discipline qu’on a mis à l’horaire pour faire croire qu’il y a de l’offre. Lors des présentations finales, tout le monde dissertera de son sujet sans intéresser personne, ce qui est une manière comme une autre de préparer à la « vie universitaire. »

Les colloques. Occasions de voyages dans des villes exotiques payés par le centre de recherche, les colloques rassemblent des chercheurs intéressés par un même sujet, à défaut de s’intéresser entre eux. La programmation de chaque journée propose généralement douze heures de conférences suivies d’un cocktail, suivi d’un souper, suivi d’une activité culturelle, si bien que les participants montent leur horaire sur le modèle d’un festival, avec suffisamment de trous dans celui-ci pour profiter de la ville ou de l’hôtel. Il faut quand même faire acte de présence et s’astreindre à écouter des collègues recycler une publication, si bien que les séances les plus fréquentées sont celles du début, et qu’à la fin il ne reste que les ploucs qui n’ont pu présenter plus tôt. Il peut arriver, en début de carrière, que l’on doive présenter dans un colloque dans sa ville, auquel cas il faudra socialiser avec des gens dont l’unique intérêt réside dans la possibilité qu’ils puissent vous servir plus tard dans l’avancement de votre carrière.

Les relations interpersonnelles. Assez tôt, vous aurez appris à traîner votre ordinateur dans les séminaires, les colloques et les soutenances pour vous donner l’air de travailler plutôt que d’avoir à entamer des discussions avec vos collègues semi-ennuyants des cycles supérieurs ou avec des inconnus qui ne servent qu’à étendre votre réseau (autre option : s’asseoir près de la porte pour être le premier à filer aux toilettes à la pause, et revenir le dernier après d’inutiles détours dans les couloirs). Savoir que le malaise est le même pour tout le monde n’est ici d’aucune aide. Dans le monde universitaire plus qu’ailleurs, les relations interpersonnelles sont strictement une monnaie d’échange, une valeur de réserve à laquelle on recourt au besoin et qui se maintient tant que son créditeur est dans le système. Le jour où il deviendra patent que vous ne pourrez jamais accéder au Poste, et que vous sortirez de l’université, toutes ces relations s’évanouiront comme un rêve. Vous en concevrez de l’amertume, puis du soulagement.

Les bourses. Système de sélection des étudiants gradués par des comités obscurs sur des critères tout aussi obscurs, les bourses séparent les appelés des élus. Tout le monde vous le dira, il est inutile de faire un doctorat sans bourse ; ceux qui persistent sont pratiquement hors-jeu. Les autres ont décroché le gros lot : plusieurs dizaines de milliers de dollars qui ne sont assortis d’aucune obligation de résultat. Les plus dégourdis les investiront dans l’alcool de luxe et la cocaïne, tandis que les plus prudents préfèreront s’acheter une maison ou se partir en affaires. À tout point de vue, les bourses sont à faire fructifier en dehors de la « vie universitaire », c’est-à-dire dans la vie. Du reste, vous pouvez quand même faire votre thèse si ça vous chante.

La thèse. Et vous voilà seul à repousser les limites de la connaissance humaine dans l’ingratitude la plus complète de l’humanité elle-même. Vous circulez dans les couloirs de votre faculté avec la pénible étiquette de « doctorant », mais vous n’êtes pas dupe de ce participe présent qui s’éternise. La peur d’y croiser votre directeur vous gagne, tout comme l’impression paradoxale qu’il attend de vos nouvelles mais qu’il se crisse de vos travaux. Un doute légitime se creuse sur vos choix de vie - toujours aux études à trente ans? est-ce que je fais un enfant ou une dépression ? - pendant que vous voyez vos anciens amis, devenus objectivement vos concurrents, franchir la ligne d’arrivée avant vous. « Ne me parlez pas de ma thèse » disent les plus enclins à l’autodérision. Il est cependant délicat d’entamer la conversation avec « Ne me parlez pas de votre thèse ».

La recherche. C’est vraiment important, particulièrement dans les disciplines où ce n’est pas vraiment important. À ce titre, les domaines du savoir mou sont particulièrement pathétiques dans leur perpétuelle tentative de singer les domaines du savoir dur ; après des décennies à accoler le mot « science » aux domaines qui n’en relevaient pas - sciences de l’éducation, de la gestion, de la consommation, etc. - et à tenter de faire illusion avec force tableaux, schémas et formules, tout le monde s’est tourné vers la Recherche, avec un grand R, nettement plus accessible au commun des arts et des sciences humaines. Tout cela justifie les montants astronomiques de subventions que les Postes passent leur temps à solliciter puis à gérer, cette activité fondant leur prestige et leur distinction dans le système.

Les publications. On vous l’a dit, il faut publier. Vous avez des bourses, des notes brillantes, des relations, vous avez organisé des colloques, fait des conférences et donné des cours, mais votre CV manque cruellement d’articles, et pour une bonne raison : ils sont emmerdants à écrire et supposent, au moins théoriquement, qu’ils soient appuyés par de la recherche. Il vous faut donc interrompre votre thèse et tout le reste pour vous mettre péniblement au travail. Vous mettrez tout ce que vous avez pour un article sur lequel des inconnus vous feront des commentaires chiants un an plus tard. Vous n’en tiendrez compte qu’à moitié avant de fourguer le papier à des revues auxquelles on vous abonne de force à la publication. Elles iront garnir dans toute leur virginité les étagères du bureau de votre centre de recherche. Il n’est d’ailleurs pas anodin que les peer-reviewed journals de l’anglais se traduisent par « revue avec comité de lecture » : vos évaluateurs seront, en effet, vos seuls lecteurs.

Les chargés de cours. Les chargés de cours sont dans la friendzone de l’université : ni acceptés ni rejetés, ils sont toujours là pour boucher les trous. Ils devraient comprendre le message, mais ils restent dans le giron, des fois que… peut-être… un Poste…. jusqu’à ce qu’ils se voient préférer de nouveaux doctorants plus jeunes et plus frais. Mal payés, vaguement dédaignés des étudiants comme des Postes, interdits de direction, ils font un travail que personne n’a jamais souhaité faire étant jeune (« Maman, plus tard, je voudrais faire partie du précariat sur-scolarisé qui donne des cours sous le regard hautain des gens supposés le faire et ce, pour le cinquième de leur salaire, sans possibilité d’avancement. »)

La soutenance. Lors de la soutenance, il est d’usage que le Poste encense le doctorant, tout en lui reprochant de ne pas avoir traité de tel aspect précis qui se trouve, par hasard, être son propre champ de spécialité. La valeur des mentions sera distribuée de manière décroissante selon le lien de proximité avec le candidat, les directeurs donnant les meilleures et les évaluateurs externes, les moins bonnes. Seuls les derniers ont vraiment évalué le travail. Après-midi stressant mais triomphal devant votre famille et quelques collègues, la soutenance est le point culminant de votre parcours, mais aussi votre dernier jour dans le statut confortable d’étudiant. Aussitôt la réception au vin cheap terminée, il faut regarder la vérité en face : vous êtes dans la marde.

Le Post-doc. Il y a eu le moment, tôt dans votre parcours, où vous avez appris qu’il y a un niveau après le doctorat qu’on vous a décrit comme les « limbes universitaires ». Comme les limbes catholiques reçoivent les âmes des enfants morts avant le baptême, le post-doctorat reçoit les carrières mortes avant d’avoir eu un Poste. Mais bon, comment cracher sur deux ans d’argent gratuit qui serviront essentiellement à produire des lignes sur le CV? Vous avez désormais compris la game, où l’important est précisément de s’y maintenir, toujours surchargé d’articles à écrire, de colloques à organiser, de numéros thématiques à diriger, de recherches qui prendront le bord à la moindre opportunité. D’ailleurs, devant l’urgence d’aboutir quelque part, vos horizons s’élargissent, mais pas comme prévu : il y a un poste ouvert à Winnipeg et vous songez sérieusement appliquer...

Le CV. L’alpha et l’oméga de ta carrière universitaire de marde. Colloques, publications, charges de cours, bourses, communications, participation à des jurys, à des comités, apparitions dans les médias, “rayonnement” (toutes les fois où vos articles sont cités par des gens qui ont fait ctrl-f dans le pdf pour trouver une ligne qui va dans le sens de ce qu’ils essaient de pousser dans leur propre article) : absolument toute activité universitaire est motivée par la ligne sur le CV à laquelle la première est réductible. Abusivement extensif - à moins de 15 pages, c’est un peu gênant -, le cv universitaire est un véritable boulet ; soit parce que dans le monde extérieur, il est rempli de choses qu’il faut taire à tout prix pour ne pas avoir l’air surqualifié ; soit, pour ceux qui se maintiennent dans le système, parce que le cv devient le gênant catalogue des simagrées destinées à se faire voir, tout comme le mémorial des projets de recherche inachevés ou résolument caducs.

Le Poste. Le Graal. Toute cette agitation, ces relations mondaines exclusivement mues par l’intérêt, ces publications sans lecteurs, ce doute chronique sur l’intérêt et la portée réelle de vos travaux, cette angoisse permanente d’avoir quelque chose à faire (pas de vacances ou de fins de semaine pour l’universitaire) ou qu’il faudrait en faire encore plus : toute la vie universitaire tourne autour du Poste, qu’il faut obtenir… puis maintenir!

Aussitôt engagé, le Poste vise l’agrégation, puis la titularisation, et la roue tourne comme elle n’a jamais tourné. Le Poste est complètement débordé. Son discours est une plainte constante: trop de cours, trop de tâches administratives, trop de réunions, ses étudiants en demandent trop. Il manque de temps pour ses recherches, mais il s’implique dans tous les projets où il peut se faire voir, dans tout ce qui est mené par quelqu’un qui bénéficie de très gros montants ou de placé plus haut dans la chaîne alimentaire. Avoir un poste ne suffit pas. Ça prend des millions, une chaire, et surtout, de l’influence sur son département. Aussi, il n’est pas rare que le Poste, en dépit de son « rayonnement » et de son salaire à six chiffres, ne se sente pas apprécié à la hauteur de son talent et de son travail, et entreprenne de se venger en siphonnant tout ce qu’il peut du système : les subventions de recherche paient des voyages, des ordinateurs, des forfaits de cellulaire, des soupers au restaurant, parce que le Poste travaille tout le temps, même à la maison, même en vacances, et qu’il entretient maintenant l’idée que tout cela lui est dû. À ce moment-ci, le Poste n’a plus d’amis : il a des alliés et des rivaux.

C’est dans ce climat toxique fait de rivalités, de grenouillage, de rancoeurs historiques, de harcèlement, de guerres de clans, de courriels passifs agressifs avec tout le département en copie conforme, que les personnalités archétypales du monde universitaire se développent : deux ou trois freaks objectifs, celui qui brille par sa médiocrité intellectuelle sans le savoir, celui qui couche avec ses étudiantes et ça tout le monde le sait, celui qui a fait une étude dans les années 90 et qui en parle encore, l’autre qui bitche ses collègues, etc. Comble de la misère, seuls les Postes sont légitimés à critiquer l’institution ; lorsque le précariat s’y risque, il ne fait qu’étalage de sa frustration professionnelle. Il n’est pas rare de les voir prendre la plume pour dénoncer cet état de fait, comme en témoignent notamment les ouvrages de Normand Baillargeon, Michel Freitag, Jacques Pelletier ou Aline Giroux sur le sujet. Leurs conclusions sont unanimes : c’est la faute du système, pas des personnes qui le composent, lesquelles semblent résolues à ne rien faire de plus et capitaliser ainsi, économiquement et symboliquement, sur les fruits de sa critique.

[Texte paru dans la revue Le Panier de crabes #4.]