Traité de la pochitude

On n’est pas sans remarquer, dans le milieu de la poésie, un certain paradoxe.

Il est bien connu, d’une part, que le genre ne vend pas, aujourd’hui moins que jamais. Les tirages excèdent rarement les trois cent copies, qui sont essentiellement écoulées auprès de l’entourage immédiat, et le citoyen ordinaire serait bien en mal d’identifier un seul poète qui ne soit pas mort, dans la mesure où le genre ne lui évoque guère plus que d’obscurs versificateurs d’un autre siècle dont la lecture lui fut imposée à l’école lors de cours obligatoires en « français ».

En dépit de cette marginalité historique et structurelle, il y a bel et bien un milieu de la poésie, et le même citoyen, s’il devait fréquenter l’une des soirées qu’on y organise, serait aussi surpris qu’agacé : c’est souvent plein, et toujours très platte. C’est que ces soirées fonctionnent sur ce qu’on pourrait appeler le principe du black metal. On remplit l’affiche de sept ou huit groupes différents, et la moitié du public est constitué des gens qui se produisent sur scène, l’autre de leurs quelques amis.

Les lectures de poésie partagent avec le black metal l’atmosphère toute religieuse du décorum. La communion entre les participants fait office de critère de réussite et les micros ouverts qui complètent inévitablement ces soirées témoignent que, comme dans la religion, on y tolère absolument n’importe qui. L’ensemble rappelle ainsi les messes qu’on ne subit plus guère que lors de funérailles ; c’est long, rempli de codes obscurs, et la plus grande satisfaction qu’on en tire est cette bouffée d’air frais sur le perron lorsque c’est enfin fini.

De manière générale, les soirées de poésie sont un concept zombie : c’est mort, et pourtant il faut les tuer encore. Cette succession de lecteurs aux voix hésitantes, aux propos graves qui n’intéressent qu’eux, entrecoupée d’animation poche, sont sans intérêt pour qui ne fait pas partie de la gang. On continue d’y aller comme si la prochaine fois, il allait se passer quelque chose, qu’on allait assister à un événement majeur, du genre la lecture de Howl, mais comme pour le Christ, il n’y aura pas de second avènement.

Peut-être avons-nous été induits en erreur par la Nuit de la poésie de 1970, à l’aune de laquelle on mesure toutes les autres, et qu’on essaie de singer sans succès depuis. Il faudrait plutôt accepter qu’on a épuisé la formule et que les soirées de poésie sont inévitablement composées des mêmes figures : poètes trash et faux phoqués, rimeurs et slammeurs qui sèment la gêne, étudiant.e.s de littérature qui arrivent en ville, vieux réguliers qui matent les jeunes étudiantes, vieilles régulières qui racontent le bonheur d’être en vie, des fois une figure connue pour justifier le reste.

On ne s’étonnera pas que, dans ces conditions, on ait aboli, dans la pratique de la poésie, toute forme de discrimination entre les « auteurs » sur la base de critères esthétiques. Une des polémiques récentes qui a secoué ce petit monde eut lieu lorsqu’une autrice protesta vivement du sort réservé à son recueil dans une recension qui échappait à la complaisance généralisée du milieu de la littérature. Celle-ci argumentait, ironiquement dans des termes assez savants, que les termes de son critique étaient élitistes, voire nuls et non-avenus. La valeur de son oeuvre, disait-elle, se trouvait entièrement dans ce qu’elle exprimait son expérience personnelle.

On peut dire en effet que la « vraie » poésie, de laquelle elle s’est sentie rejetée, se caractérise par un travail formel prononcé, et qu’on distingue les poètes à ce qu’ils sont capables d’encoder leur propos d’une manière qui ne laisse aucune chance au lecteur ; tirer quelque chose du texte semble demander plus de travail que l’écrire. Il est possible d’y voir la marque suprême de l’autonomie artistique, certes, à condition qu’on arrête simultanément de brailler à propos de l’invisibilité sociale et médiatique du genre.

C’est ainsi que le milieu de la poésie est composé d’amateurs et de professionnels qui se supportent entre eux - au sens de « maintenir, soutenir une charge » ou encore « endurer, subir », l’usage correct du terme selon l’OQLF. Du reste, il suffit, pour passer du premier au deuxième statut, de publier un livre, ce qui ne manquera pas d’arriver vu le coût criminellement bas du papier dans ce pays, où le nombre de maisons d’édition qui débutent est proportionnel au nombre de librairies qui ferment.

***

Il ne faut pas s’étonner, dans ces conditions, de l’impossibilité de recevoir un recueil qui ne cède rien à la grégarité du milieu. L’Anthologie poche de Théodore Patate, publiée chez Moult éditions, est spectaculairement passée sous le radar ; elle a fait l’objet d’une seule recension, dans le journal communautaire Droit de parole, et Internet ne retourne qu’une autre mention des écrits de l’auteur, dans la bibliographie d’un consternant texte théorique publié sur le site du Parti Communiste Révolutionnaire. Au risque de faire un jeu de mot poche dont il semble si friand, son recueil a fait patate.
Le public exalté applaudit mon échec ;
Je suis le plus grand flop imprimé au Québec.
L’existence de son auteur reste un mystère. On flaire clairement le pseudonyme, et que celui-ci soit éventé dans la page de grand titre, où l’on apprend que les « textes » sont d’un certain Thomas Kearns, n’est pas d’une grande utilité. On ne l’a jamais vu, si bien qu’on trouve étrangement adéquat que les textes de cette « anthologie » aient paru autrefois dans La revue des invisibles. Il s’est bien présenté au lancement de son livre à Québec mais, suivant le principe établi précédemment, on ne trouvait là que les amis de l’éditeur. Lui-même semblait n’en avoir aucun.

Pour achever son statut d’outsider, cette anthologie présente une soixantaine de sonnets. On ne voit plus guère que deux types de poètes encore susceptibles de recourir aujourd’hui à cette forme surannée. Les premiers sont les amateurs qui écrivent mais ne lisent pas de poésie, et qui ignorent que la forme est passée de mode depuis plus d’un siècle. Ceux-là, les éditeurs et les jurys de concours vous le diront, sont étonnamment nombreux. Les autres sont les professionnels qui verront là l’occasion d’un jeu renouvelé avec la forme ; l’expérience durera un temps, et s’épuisera vite.

Théodore Patate est peut-être un amateur, mais il lit certainement beaucoup. Il maîtrise si bien les formes classiques qu’on finit par renoncer à prendre sa métrique en défaut, et on ne s’étonne pas de le voir pousser la coquetterie jusqu’à troquer l’alexandrin pour l’ennéasyllable ou, ailleurs, le sonnet pour la ballade. Son usage abondant des enjambements et rejets, des parenthèses et autres digressions humoristiques semble indiquer une préférence pour les poètes de la fin du siècle, symbolistes et décadents, même si l’adjectif « hugolien » apparaît à quelques reprises au fil du texte.

Une telle agilité ne saurait pourtant le classer dans la caste des professionnels qui ont trouvé, par quelque vice du système, non pas le moyen de vivre de leur art, mais de profiter de celui-ci pour occuper quelque fonction périphérique (pigiste, lecteur de manuscrits, lieutenant-gouverneur, etc.). Patate partage cependant avec eux le goût du jeu, à cette différence qu’il ne sait pas quand s’arrêter. Un peu comme la musique de Normand Lamour, son art consiste à dépasser l’ironie du kitsh pour plonger le public dans le malaise jusqu’à ce que ce dernier se rende à l’évidence : ce type vient bien de composer un livre entier de sonnets et ceux-ci constituent, pour autant qu’on puisse en juger, toute son oeuvre.

Ces sonnets, il serait temps de le mentionner, sont poches. L’épithète ne désigne pas le format de l’anthologie, mais la qualité des textes. Patate ne manque aucune occasion d’y revenir : chaque partie y fait allusion, en titre ou en sous-titres, et l’adjectif revient fréquemment dans les poèmes eux-mêmes. L’ensemble pourrait faire croire à une succession de pochades, qu’une encyclopédie en ligne définit comme « une œuvre brève et écrite rapidement » dont l’étymologie semble se rattacher « à pochard et poissard, personnages vulgaires et burlesques du vaudeville. »

Il faudrait plutôt lire cette anthologie comme un véritable traité de la pochitude, où le qualificatif s’applique moins aux sonnets qu’à l’existence elle-même, celle de Patate en premier lieu, principale victime de sa joke. Ces poèmes le montrent dans son quotidien étrange, magnifié, grotesque, manifestement indigne de la forme noble qu’il mobilise, Mallarmé de pacotille dans un environnement trivial et menaçant. Patate est un aventurier d’appartement qui tombe de son lit, fracasse sa chaise, s’ébouillante avec sa soupe ou son café, meurt sous le plafond qui cède sous une fuite d’eau ou écrabouillé par une pluie de conserves du garde-manger.
Les vivres empilés perdant leur équilibre,
Déferlent sur ma tête, ah ! morne pluie de rocs !
Sonné à coup de conserves, mon crâne vibre,
Mon coeur vacille et je meurs sous le choc.
Cette (auto)dérision fait ainsi moins affront à la forme du sonnet qu’au genre poétique lui-même et à deux de ses thèmes de prédilection : le quotidien, pour ceux qui commencent et qui n’ont rien d’autre à dire, et « l’être », cette chose visqueuse qui n’intéresse que ceux qui finissent. Les objets quotidiens possèdent des pouvoirs démesurément grands - « Bouilloire d’or, tu changes l’eau en un nuage / Le froid en chaud, la poudre Nestlé en breuvage ! » - alors que l’immensément grand n’offre qu’un autre aspect de la trivialité.

Il prend même le soin de montrer les coutures de ses textes à l’aide de notes en bas de page qui expliquent en une ligne ce qu’on vient de lire en quatorze ; des poèmes dépoèmisés si on veut, ou, comme le couteau de Lichtenberg, des sonnets auxquels il ne manque que les strophes et la versification. « Form is a straitjacket in the way that a straitjacket was a straitjacket for Houdini » disait le poète Paul Muldoon, que Michel Garneau a lu pour le préfacier.

Le texte patatien, pour reprendre une expression poche des études littéraires, est anachronique. Ces formes obsolètes, vieux mots, soupirs et émerveillements d’une autre époque témoignent de ce que Patate ne se reconnaît plus dans son temps : il est le dernier à devoir se lever pour changer le poste de son téléviseur, indique qu’il n’a ni cellulaire ni ordinateur, mais semble se soucier suffisamment de la postérité pour préciser qu’il fallait autrefois lécher les timbres-postes et que Normand Brathwaite animait des émissions humoristiques.

Cette étrangeté au temps est illustrée par la couverture, un collage de Bref, évoquant la solitude profonde du travail de la terre comme de l’existence dans la modernité, les deux se rencontrant sous un ciel morne et menaçant. Théodore Patate est perdu dans le temps, et perd le nôtre. Il écrit des sonnets comme on gosse un bout de bois sur le porche, n’attendant rien, mais longuement. Son humour potache devient le raffinement - il évoque même la « préciosité » - de celui qui sait très intimement qu’il n’écrit que pour lui.

On rit peu en poésie, et quand on le fait, c’est souvent dans la gêne. Théodore Patate, lui, rit ; pas de cette « bienveillante ironie » des littérateurs bourgeois qui trouvent dans celle-ci une occasion de se féliciter de la place qu’ils occupent dans le monde, mais de ce grand rire idiot et cabotin de ceux qui savent que la vie est absurde et que l’art n’offre aucune rédemption.


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