Comment nous sommes devenus propres - I


À la caisse, ils ne voulaient plus qu’on les dérange avec nos factures. Ils chargeaient des frais dissuasifs quand on les réglait, fallait les payer au guichet. Après, ils n’ont plus voulu qu’on embarrasse leurs guichets, il a fallu payer les factures sur Internet. À la fin du mois, la caisse chargeait des frais quand même, une dizaine de dollars, subtilement, sans rien dire, une ligne de code parmi les autres. Après, ils ont retiré les guichets, juste pour être sûrs. De toute façon, les compagnies ne voulaient plus nous envoyer de factures par la poste, c’était pour l’écologie qu’elles disaient. Elles préféraient les paiements pré-autorisés, l’hydro les télécomms le char le loyer se servaient dans notre compte et fallait même payer son gaz à la pompe pour pas déranger le caissier et désormais le modèle d’affaires de toutes les start-ups du monde c’était de prendre un numéro de carte de crédit et fini l’image de la ménagère déprimée sur sa pile de factures désormais c’était la fin de mois tout le mois et pendant qu’on travaillait les machines nous débitaient.

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En Abitibi les caribous devenaient plutôt un problème. L’hiver les hommes allaient dans le bois bûcher la forêt boréale et la nature était infinie profonde inquiétante et les billots transitaient par les rivières on appelait ça la pitoune et les draveurs étaient des héros puis vint l’ère des machines et des coupes à blanc et on laissait des lisières d’arbres le long des autoroutes pour le paysage et les touristes et en 1980 il restait seulement 50 caribous forestiers à Val d’or et le premier ministre a dit qu’il ne sacrifierait « pas une seule job dans la forêt pour les caribous » et le ministre des forêts et du reste a dit « on ne va quand même pas fermer la ville de Val d’Or » alors quand il ne restait plus que 19 caribous on a envisagé les déporter au zoo de saint-félicien la nature c’est tellement pas rationnel.

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Au Apple Store, ils ne voulaient plus qu’on les appelle. Il n’y avait même pas de numéro sur le site, il fallait prendre un rendez-vous en ligne une semaine à l’avance et la plupart du temps il n’y avait pas de place il fallait se lever tôt le matin pour en avoir une. Quand on arrivait les employés jeunes et dynamiques s’agitaient frénétiquement sur leur tablette en évitant tout contact visuel qui engendrerait une action non prévue dans l’algorithme, et on se demandait si notre présence allait être reconnue. Et le public faisait la file avec ses vitres cassées, ses batteries à plat et ses cartes-mère noyées comme s’il avait une perdu une partie de lui-même parce que nous sommes robots après tout comme les employés bleus et les travailleurs chinois à foxconn où on a installé des filets anti-suicide parce que sur les murs on lisait les citations du patron « Atteins tes objectifs, ou le soleil ne se lèvera plus » et « Croissance, ton nom est souffrance » mais c’était tout oublié quand apple a sorti un iphone qui reconnaît le visage ça brille c’est noël c’est couleurs vives et pixels brillants et design lisse et quand les écoliers viennent les employés jeunes et dynamiques leur font une haie d’honneur car le capitalisme est une fête.

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Au bar, on ne pouvait plus fumer. Les fumeurs parlaient entre eux dehors et nous laissaient la table à moitié vide en attendant et quand on les a chassé de la terrasse on ne savait plus trop où ils étaient partis. Après il y a eu le azbar partout et chaque goutte d’alcool était comptée et la générosité du barman surveillée par son boss qui dormait déjà à cette heure-là. Ensuite on nous a fait payer avec des cartes en plastique et l’échange avec le serveur s’est médiatisée par des machines et des pitons et le pourboire était à des taux réglementaires de part et d’autre. Puis les nouveaux voisins qui achetaient des condos aimaient la vie de quartier mais quand même pas trop alors des pancartes sont apparues pour nous rappeler de ne pas crier ni sortir par l’arrière et la musique était trop forte et c’était devenu compliqué produire des shows. Puis on disait que les bars étaient en difficulté mais il poussait partout des micro-brasseries avec des écrans et les lumières ouvertes au plafond et on nous assignait des tables en entrant et on ne buvait plus de la bière on dégustait des produits et ça fermait plus tôt qu’en Ontario. Puis on a rendu les factures obligatoires et ces petits papiers qui écoeurent tout le monde nous rappellent que nos interactions sont des transactions enregistrées dans des terminaux et que la nuit est désormais domestiquée selon les paramètres de la normalité sociale et plus personne ne parlait aux vieux ivrognes qui buvaient tout seuls l’après-midi.