Ta série Netflix de marde



L’arrivée de la télévision, dans l’après-guerre, fut le ciment ultime du mode de vie banlieusard qui s’est alors développé dans toute l’Amérique. Tout ce qui le constituait aurait pu apparaître sans celle-ci - le bungalow, l’automobile, la consommation, la famille nucléaire, le travail salarié à horaire fixe - mais il restait quelques heures cruciales à combler, juste avant le sommeil, et la télévision est venue les meubler. Désormais, dans les cités dortoirs, à la tombée du jour, les maisons offraient, dans leurs rues silencieuses et désertes, une série de fenêtres bleutées témoignant de l’uniformité du mode de vie américain.

L’inanité de la programmation télévisuelle était consternante : quizz débiles, drames kitch, clameurs de stades et d’arénas, soap opera au doublage désynchronisé, téléromans mal écrits et mal joués, tous entrecoupés de publicités tapageuses et imbéciles. Même ceux qui l’écoutaient religieusement se plaignaient de manière récurrente « qu’il n’y a rien à la télé », zappant d’un poste à l’autre jusqu’à ce que le découragement ne les pousse à aller se coucher - à moins qu’ils ne s’endormissent devant leur téléviseur, rassurés par la niaiserie.

Il était alors de bon ton, chez ceux qui voulaient se piquer d’un peu de culture, de dénigrer la télé, voire de la refuser, une chose rendue bien plus aisée aujourd’hui par l’omniprésence des écrans portables. Seulement, voilà, les enfants des banlieusards sont devenus des intellos précaires trop dans le jus pour lire un livre mais qui trouvent le temps de binge-watcher la dernière saison de n’importe quelle fantasy dystopique néo-noir en autant qu’elle soit sur Netflix. C’était bien la peine de se donner un petit air de supériorité envers ceux qui « ont encore la télé » ; seulement, au lieu d’avoir trois postes comme dans le temps, ils n’en ont qu’un seul.

Et il est nul à chier.


The Walking Dead. L’ultime série de zombies concentre tous les défauts de la sérialité contemporaine. Partie d’une intuition forte et d’un pilote prometteur, l’émission se délite progressivement par la répétition des procédés narratifs, les incohérences du scénario - les aisselles rasées en pleine apocalypse ? la pelouse tondue avec ça ? - et l’impossibilité de conclure l’histoire. La seule issue serait l’extermination de tous les zombies, impensable, ou celle, plus probable, de tous les survivants, un espoir systématiquement frustré puisqu’il en apparaît toujours de nouveaux, à l’exaspération complète des spectateurs qui, après dix saisons, risquent de finir eux aussi comme des loques à l’activité cérébrale éteinte. Des zombies qui écoutent des séries de zombies, pas mal la meilleure image de l’auditoire de Netflix.

House of Cards , c’est comme la joke de la recette de betteraves : il faut les peler, les couper en gros morceaux, les faire bouillir, ajouter la crème liquide, du sel, du poivre, redonner un tour de bouillon, mixer à l’aide d’un batteur à main jusqu’à obtention d’une crème onctueuse et mousseuse ; après, couper d’autres betteraves en tout petits dés, répartir l’émulsion de betteraves chaudes dans deux assiettes creuses, poser les blancs en neige au milieu, parsemer de dés de betteraves et de brins de mâche. Après, tu crisses tout ça aux vidanges, parce qu’au fond, c’est dégueulasse la betterave. Une perte de temps et d’argent, comme les millions investis dans une série mettant en vedette un acteur disgracié qui ne valent plus rien. C’est vraiment divertissant, un prédateur sexuel, han ?

Breaking Bad est assez caractéristique de toutes les “bonnes” séries. L’idée d’origine est amusante et donne une séquence narrative pour quelques épisodes ; il y a quelques thèmes à portée sociale (la drogue, le financement de l’éducation) et juste assez d’éléments techniques pour donner au spectateur son petit sentiment de geekitude (ouh ! la chimie ! faire des explosions !). Une fois la série en marche, les producteurs se câlissent de tout ça et se contentent de divertir le spectateur jusqu’au prochain renouvellement de saison. Bref, c’était vraiment drôle un prof de chimie badass, jusqu’à ce que ça devienne une sitcom débile, après quoi c’était juste inécoutable. Le type meurt à la fin de la cinquième saison, bien après l’intérêt du spectateur.

Designated survivor. À l’époque des 78 tours, dès qu’une chanson pognait, toutes les compagnies faisaient enregistrer la même à leur interprète maison. C’est pareil pour les séries, qui recyclent sans vergogne des scénarios et des archétypes à succès. Le résultat est parfois un peu pizza, à témoin cette série qui se déroule à la Maison blanche (check), et qui met en vedette Jack Bau… euh, Kiefer Sutherland (check), un architecte qui a à coeur le bien de l’humanité et qui s’est retrouvé secrétaire au Logement et au Développement urbain par désir de servir son pays han, pas par goût du pouvoir (check). Celui-ci échappe miraculeusement à un attentat terroriste (check) qui décime la totalité du congrès dans une scène évoquant la fin du monde (check). S’ensuit une longue enquête du FBI (check), menée par une jeune et belle enquêtrice qui vit son propre drame personnel (check), celle-ci tentant de mettre à jour un complot impliquant un miraculé de l’attentat (la surprise de l’épisode 2 ou 3, check) qui veut s’emparer du pouvoir et qui est soutenu par un groupe occulte de patriotes survivalistes paranoïaques (check et re-check). C’est long, c’est plate, et on se demande si les scénaristes se relisent d’un épisode à l’autre, puis finalement on a arrêté d’écouter (check et mat).

Black Mirror . « Heille, c’est comme dans le premier épisode de la saison 3 de Black Mirror ! » Ben oui toi chose, le monde réel est rendu tellement pourri que les dystopies ne se donnent même plus la peine de les situer dans le futur, elles prennent juste un élément du présent et lui donnent un vernis pseudo-philosophique pour laisser croire au spectateur qu’il réfléchit avant qu’il ne retourne à sa télé-réalité, sa politique spectacle, ses réseaux sociaux, son capitalisme de surveillance et qu’il trouve donc que le monde est en avance sur la fiction. C’était supposé être l’inverse, ducon. Si t’écoutait moins de télé, aussi.

Tidying Up With Marie Kondo. Parce que c’est pas assez de réaliser que ta vie c’est de la marde quand tu scroll Instagram ou Facebook, tu peux aussi prendre conscience que t’es une pauvre larve sans fierté personnelle et que l’état de délabrement de ton logement est un reflet de ton âme. Tu peux surtout apprendre que le ménage et l’organisation de ton espace de vie, c’est une affaire de femme, peu importe avec qui tu le partages, et que tu devrais posséder moins, mais mieux. Le dépouillement dans la richesse, genre. Parle-moi de ça, des objectifs clairs et atteignables.

Stranger things. Tout le monde déteste les années 1980, qui nous ont donné le sida et le néolibéralisme. D’où cette confusion des sentiments, en regardant cette série, devant ces radios-cassettes, ces téléphones à cadrans, ces téléviseurs à antenne, le jeu de donjons & dragons, les références à Star Wars et Alien… quelque chose cloche. Et quand on entend Africa de Toto on comprend : c’est une trappe à nostalgie, une usine à clins d’oeils ironiques pour ceux qui peuvent piger, une autre affaire de génération X sur le retour d’âge à laquelle il manque qu’une seule chose - l’enfance elle-même. Il n’y aura plus de magie, que son souvenir ; désormais, nous sommes vieux et nous avons Internet. Au moins les créateurs nous ont gratifié d’une série écoutable qui a le mérite d’être courte et d’avoir une f.. ah non câlisse, elle est pas morte ! Sont tous pareils !

Prison Break répond sans équivoque à la question philosophique « si un arbre tombe dans la forêt, mais qu’il n’y a personne pour l’entendre, est-ce qu’il fait du bruit ? ». La réponse est aussi limpide qu’une série qui roule encore trois ans après que tout son public l’ait déserté. Ses créateurs, après une saison initiale réussie, ont passé les quatre autres à saboter systématiquement les personnages et la trame narrative jusqu’à les renverser cul par-dessus tête : le personnage mort ne l’était pas, les évadés de prison retournent volontairement dans une autre, la méga-corporation tenait dans l’appartement d’un seul type. Un tel acharnement dans la médiocrité force l’admiration, jusqu’à ce que le malaise l’emporte. Next.

Mr Robot : C'est pas sur Netflix, faque vous l'avez pas vu.

Riverdale, c’est motherfucking Archie adapté dans une série générique pour adolescent, ce qui donne l'équivalent télévisuel du cronut : deux recettes à succès qui, une fois mélangées, n'intéressent plus personne après le buzz initial. À trop vouloir s'appuyer sur du réchauffé, Riverdale représente la consécration du "trop c'est comme pas assez" et se dépose avec la subtilité d'un surplus de fond de teint sur un col de chemise dans un patchwork aussi réussi que la teinture de cheveux de l'acteur principal. Comme disent les jeunes : oh maille gode. On trépigne d'impatience à savoir à quel acteur on rasera le coco pour incarner Charlie Brown dans le prochain thriller-dramatico-romantique "Little red-hair girl”.

Gossip girl est l'oeuvre d'un pusher d'expérience passé du crystal meth à la production télé. Le consommateur sait que c’est de la marde, mais fasciné par l’interdit, goûte et devient junkie pour se réveiller 6 saisons plus tard, transi et suintant devant l'insupportable drame superflu d'adolescents possédant tout à l'exception d'une personnalité. S'appuyant sur une fine approche sociologique mettant en lumière les interactions entre les personnages plutôt que leur logique interne, ce dont ils sont dépourvus, Gossip girl saura remettre en question l'entièreté de nos choix de vie en l'espace d'une émission avec cette leçon tragique et universelle : peu importe les efforts que nous mettons à devenir une bonne personne, les gens ne nous respectent que lorsque nous leur témoignons du mépris.

Dans Narcos , tous les personnages sont des trous de cul, mais sympathiques. Ça s’adresse clairement à des dudes qui rêvent d’être dans la police ou de devenir barons de la drogue. Dans la plus pure tradition de la série américaine se déroulant dans un autre pays, des Brésiliens et des Mexicains jouent des Colombiens et les accents ont fucking pas rapport, mais nous-mêmes on a lu ça sur internet, faque han. On compense par l’usage de procédés chers aux amateurs de fiction-reportage : narration verbeuse par un des personnages principaux, images d’archives bien granulées, voire montrées sur un écran cathodique, reconstitution du mauvais goût des années 1980 de manière esthétique, etc. La série tourne autour de Pablo Escobar qui meurt à la fin de la première saison, mais ils ont tenu à en tourner une deuxième. Une seule question : pourquoi?

Les shows d’humour. À quelque part dans Nanette, on se rend compte qu’on n’écoute pas un spectacle d’humour, mais une séance de motivation ; le public ne rit plus, il applaudit et crie hourrah. C’est que ce supposé discours subversif sur la condition de lesbienne en Tasmanie devient rapidement une séance d’enfonçage de portes ouvertes, où la comédienne abreuve son public des généralités qu’il est venu recevoir. Il explose littéralement quand Hannah Gadsby a l’audace de déplorer qu’on associe le bleu aux garçons et le rose aux filles. Comme son public, nous sommes d’accord avec elle, parce que c’est le dernier des lieux communs. C’est tout le problème des humoristes, dont le ressort essentiel consiste à faire dire au spectateur « hon ! c’est vrai ! » pour qu’il s’en retourne chez lui conforté dans ce qu’il pense, et délesté de 50$.

Les documentaires. Il y en a un sur les flat earthers, un autre sur l’escroc du Fyre Festival, un autre sur le monde de la porno, etc. C’est comme Vice, mais au cinéma : des click-bait pseudo-edgy, réalisés avec les moyens du bord, destinés à des trentenaires cyniques qui se cherchent des petits frissons bon marché en regardant les whackos de la planète. Ça les rassure sur leur supériorité morale et intellectuelle - à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire - mais cela cache mal que le genre est en pleine déliquescence. Les réalisateurs de ces documentaires ont peut-être un bon sujet, mais ils ne savent pas comment faire un film. Ce n’est pas tout le monde qui a le mordant de Michael Moore, ou le talent d’Agnès Varda, ou la vision de Pierre Perreault. Ils sont l’équivalent de ces films qu’on envoyait, autrefois, directement à la télévision, indignes qu’ils étaient des salles de cinéma. Désormais, on a Internet comme poubelle.

La zone jeunesse. La critique de genre nous a montré comment les catégories garçons et filles sont socialement construites. Netflix les a plutôt réduites à douchebags et petites bitchs. Les fans d’Idiocracy reconnaîtront que les choses sont en train de se passer : sons stridents, couleurs criardes, scripts débiles, animations poches, de quoi catastropher les parents, si seulement ils n’étaient rivés eux-mêmes à un écran dans l’autre pièce. Quand ils récupéreront leur ordinateur, les adultes devront sortir du compte de leur enfant en cliquant sur « Quitter jeunesse », un impossible fantasme.

Les séries Marvel. Il y a un moment où le spectateur, à sa troisième série Marvel, finit par se demander mais pourquoi j’écoute ça au juste ? La réponse est claire : les geeks ont atteint le monopole de la légitimité esthétique, et maintenant qu’on parle de l’univers des comics autant à Radio-Canada qu’au Devoir, les gens avec un peu de capital culturel s’astreignent à écouter ce qu’ils supputent être la culture populaire pour ne pas avoir l’air snob. Ça leur rappelle la fois où ils ont essayé de s’intéresser au hockey, qui présente plusieurs homologies avec le monde des superhéros : le spectacle est généralement long et platte, il enrichit des corporations qui abrutissent le peuple, et le public ne s’excite vraiment que pour les bagarres. Avant les nerds se faisaient casser leurs lunettes ; maintenant, ils nous cassent les pieds.