Mall Rat.



C’est la fin du monde. Les nouvelles ne sont plus que la relation d’étés caniculaires, de feux de forêts, de calottes qui dégèlent, d’espèces qui s’éteignent, d’un éventuel effondrement civilisationnel - de la fin de l’humanité peut-être, mais la planète n’aura pas cette chance. Pendant ce temps l’économie tourne à plein, on vend des pick-ups, on va leur faire un troisième lien. Partout on cherche du monde, des commerces ferment parce qu’il manque d’employés, dans l’économie de service il y a plus de servis que de serveurs. Économie absurde, inconsciente, comme ces personnages de dessins animés qui courent dans le vide et qui s’y maintiennent tant qu’ils n’ont pas constaté qu’il n’y a plus rien au-dessous d’eux.

Dehors c’est laid. Je cherchais un restaurant dans Charlesbourg, poussé par le trafic automobile. Ils ont tous un char, ils mangent dedans, d’ailleurs j’ai fini au Macdonald, c’est ce qu’ils appellent un restaurant, et quand j’ai voulu un café le Tim Hortons était fermé par manque de personnel. Je l’ai pris aux Carrefour Charlesbourg comme dans un refuge, comme disait José Saramago, « de plus en plus dans le monde, le seul endroit propre, illuminé, pacifique et tranquille, c'est le centre commercial... tout ce qui est agressif est au dehors, alors qu'à l'intérieur c'est le paradis. J'arrive même à imaginer un monde avec des centres commerciaux éparpillés dans un désert d'immondices, de saletés, d'eau corrompue... »

Il y a là un « espace collectif », un local commercial aménagé avec une table, des chaises, des plantes, des coussins pour s’asseoir, des pneus colorés en guise de décoration, une invitation à venir y passer du temps, vélléité de communauté dans la double impossibilité de la banlieue et du centre commercial, personne ne rentre là, les gens ne savent pas quoi faire quand il n’y a rien à acheter. C’était tout désigné pour moi, me suis assis avec mes livres et mon ordi, quand un curieux est venu inspecter le local je lui ai fait sentir qu’il me dérangeait. Après le type de la sécurité est passé, il avait l’air pris entre son désir de me contrôler et le fait que j’étais dans un safe space de flâneurs, il s’est trouvé autre chose à faire.

Je pense que je fais un retour d’âge de génération x, je pourrais devenir un mall rat sur le tard, et pourquoi pas un de ces tire-au-flanc et pique-assiette des années 1990, qui ne veut rien savoir dans un monde qui ne veut rien savoir de lui, vivre des failles du système, j’ai un local climatisé avec internet au centre d’achat, j’ai clairement vu comment manger gratis au macdo, suffit de chouraver la commande qu’on annonce à la criée avant que son propriétaire n’arrive, il y a du café à portée de main au resto du centre d’achat et personne pour le surveiller, partout on est en sous-effectif, tout le monde travaille et consomme, faut se grouiller avant que tout n’arrête pour cause de fin du monde.