La confusion politique du Parti Vert

La crise écologique est la question centrale de notre époque. Elle n’est plus un enjeu parmi d’autres ; ce sont désormais tous les autres qui se télescopent en elle. Tout parti qui prétend gouverner doit dire ce qu’il compte faire là-dessus ; et le bilan de tout gouvernement sortant doit se mesurer à ses actions concrètes.

À ce titre, acheter un pipeline devrait vous disqualifier d’office.

Il est normal, à l’aube d’une élection fédérale, de prêter attention au parti qui s’est fait de l’écologie une marque de commerce - même s’il s’agit, déjà, d’un problème en soi. Allons sur son site voir ce qu’il dit.

(note : la page d'accueil a été modifiée depuis cette capture d'écran)

HOLY FUCKING SHIT THIS IS BRUTAL AS FUCK.

Pour commencer les jeunes, ne faites jamais confiance à un parti qui prend la peine de dire qu’il n’est pas « à gauche », parce qu’il dit toujours la vérité sur ce point. Un parti qui n’est « ni à gauche, ni à droite » est 1) confus politiquement et donc 2) à droite parce que 1) confus politiquement.

On en veut pour preuve cette précision immédiate que « la véritable opposition du XXIe siècle est celle des élites (le un pour cent) contre le reste d'entre nous. » La question du 1% vient directement du mouvement Occupy qui, avec son slogan « nous sommes le 99% », fut l'un des plus forts mouvements de gauche de la décennie, mais le Parti Vert n’a pas l’air de le savoir.

Ce slogan creux et cette accumulation de buzzword semblent glanés sur Internet par quelqu’un qui cherchait des citations inspirantes et qui a confondu le site du parti avec son compte Instagram. N’importe qui avec un peu de culture politique aurait pourtant senti le bullshitomètre s’agiter et se serait demandé « où est-ce que j’ai bien pu voir ça ? ».

Une recherche sommaire lui aurait notamment renvoyé ceci :





On reconnaît dans ces images

-- le livre d’un parlementaire français de la première moitié du XXe siècle, fondateur du « Parti social-national ». Ça sonne comme un autre parti allemand de la même époque, mais celui-là soutenait le Front Populaire en dépit qu’il se présentait comme le « seul organisme intégralement antijuif » - mais s’est signalé d’autre part en refusant les pleins pouvoirs à Pétain. Ouf.

-- la quatrième de couverture du premier numéro de la revue contre-culturelle Allez chier, publiée en 1969 par Yvan Mornard. On remarquera que, dans son système, la droite n’existe pas. Voilà qui est déjà nettement mieux ; malheureusement, la revue n’aura pas survécu à son deuxième numéro, un « spécial marihuana ». Quelle époque.

-- le slogan d’une association suisse en faveur du Revenu de Base Inconditionnel, ce qui a été défendu ici sous le nom de Revenu Minimum Garanti à la fois par le ministre libéral austéritaire François Blais, de triste mémoire, et par Québec Solidaire, manifestement pour des raisons différentes. On pourrait dire qu’ici, le RBI fut et de droite et de gauche, mais pas en même temps.

-- on attribue à Bernard Landry la citation « L’indépendance n’est ni à gauche, ni à droite, mais devant » qu’a reprise Pierre-Karl Péladeau - certainement le plus « ni à gauche » des deux - et dont se moque cette caricature. La suite des choses a montré que l’indépendance était résolument très loin devant, et qu’il leur aurait fallu partir un moment donné.

C’est sans compter les multiples occurrences de « ni gauche ni droite » dans la politique occidentale moderne, des fascistes français des années trente aux sociaux démocrates néo-libéraux de la fin du siècle. Les deux se réclamaient d’une fantasmatique « troisième voie » qui désignait le même cul de sac. On pourrait d'ailleurs se demander si les deuxièmes n’ont pas préparé le retour des premiers. Les fascistes français contemporains, en tout cas, font savoir qu’ils ne s’en vont clairement nulle part.



Alors, qu’a de commun le Parti Vert avec tout ces gens-là ?

Rien pantoute, sinon le revenu minimum garanti, effectivement dans son programme, et un goût pour les formules creuses. Si on cherche des éclaircissements dans la « déclaration d’Elizabeth » on peut lire ceci : « Notre parti considère la justice sociale comme une valeur fondamentale. En ce sens, nous sommes “à gauche”. Le Parti vert estime également que nous devons vivre selon nos propre moyens, écologiquement et économiquement. En ce sens, nous sommes “à droite”. » L’idée qu’il faut « vivre selon ses moyens » est la tarte à la crème qui a justifié toutes les austérités des dernières années. On ne pense pas que le Parti Vert recommencerait le cycle maudit, mais il faut bien admettre qu’on ne sait pas non plus ce qu’il veut dire par là.

Le fait est que le Parti Vert semble mêlé. On ne le soupçonne pas de vouloir rouvrir le débat sur l’avortement, mais la cheffe a réussi à trébucher sur la question. Certains de ses candidats étaient contre, mais ne s'en souviennent plus. Le parti est pour l’environnement et la justice sociale, mais n’exclut pas participer à un gouvernement conservateur minoritaire ; avec le Bloc Québécois qui ferait la même chose, voilà un gouvernement qui serait assurément « ni de gauche ». La cheffe manifeste contre les pipelines, mais son programme prévoit l’arrêt des importations de pétrole pour s’en remettre exclusivement aux sables bitumineux de l’Alberta, une position qui a créé la controverse dans ses rangs. Son transfuge Pierre Nantel vient d'appeler très clairement à la souveraineté du Québec, mais Elizabeth May assure qu'il n'est pas séparatiste. Il disait après sa défection qu'il a « toujours été un touriste au NPD », alors qu’il en était député depuis huit ans.

Ça fait un long voyage, pareil.

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Le problème du Parti Vert du Canada (PVC) n’est pas qu’il n’est pas de gauche : c’est qu’il n’est pas prêt à être un parti vert. Dans l’une de ses chroniques enrageantes dont il a le secret, Michel David examinait le programme du Parti Vert de l’Île du Prince Édouard qui s’est hissé à titre d’oppostion officielle dans des élections récentes. David se félicitait d’y voir des éléments progressistes tempérés par une saine prudence. En effet, disait-il, « il n’est pas question de nationalisation dans la plateforme du PV » dans les secteurs de l’énergie ou des ressources naturelles ; on ne trouvait dans son programme « aucun signe avant-coureur d’un bouleversement de la fiscalité qui traduirait un quelconque désir de faire payer les riches » ; et surtout, il « ne remet aucunement en question le régime capitaliste ». 

Il n’y aura pas - il n’y a jamais eu - de capitalisme vert. Il est essentiellement extractiviste et consumériste. Les seules limites que le capitalisme respecte sont celles que lui impose la législation ; et comme l’idéologie dominante est celle de la classe dominante, les législateurs qui la répresentent n’ont pas légiféré grand chose, parce que nous sommes sous le régime de la libre entreprise - laquelle nous a menés, par ailleurs, au coeur d’une crise écologique. La vérité, c’est que nous n’avons plus les moyens de vivre selon nos moyens. La transition énergétique doit aussi être une transition économique, au sens où il faut décarboniser l’économie, mais aussi qu’il faut changer de modèle. Les coûts et implications politiques d’une telle opération semblent complètement échapper au Parti Vert.

Il y a par ailleurs un lien étroit entre la crise climatique et la justice sociale. D’une part, les ultra-riches préparent eux-mêmes leur sortie : ils s’achètent des îles - choix risqué ! - et investissent dans l’auto-suffisance énergétique pendant que leur argent vaut encore quelque chose. Leurs magazines économiques - Bloomberg, le Financial Times - sont très clairs et constants sur les dangers que représentent les changements climatiques, à cent lieues du déni provocateur qui prévaut dans la sphère politique de droite. D’autre part, les États devront affronter des défis immenses. Le catalogue des misères et catastrophes qui s’en viennent est tel que même le premier ministre français Édouard Philippe parle ouvertement d’effondrement. Enfin, il a lu un livre là-dessus, qui l’a beaucoup marqué, mais comme tous les libéraux, il se garde bien de faire quoi que ce soit.

Ce qu’indique le « en avant » du Parti Vert, c’est une fuite en avant, ce qu’une encyclopédie en ligne définit comme le « fait de ne pas faire face à ses problèmes, fait de fuir ses problèmes sans les résoudre, ou fait de poursuivre une action problématique en négligeant de considérer ses conséquences futures. »  Le parti est vert comme les libéraux sont progressistes : avec beaucoup de bons sentiments, mais en évitant soigneusement de s’attaquer aux problèmes structuraux qui ont causé la crise écologique ou les spectaculaires écarts de richesse qui inquiètent même le Fonds Monétaire International. Si on regarde son programme, on ne voit rien sur les paradis fiscaux, ni sur la taxation des GAFA ; quant à la réduction des inégalités, on veut soulager les pauvres, mais on évite soigneusement de s’en prendre aux riches. Rien, en somme, sur le système qui nous a amené au bord du gouffre.

Comme disait l'autre, ce qui manque à ces messieurs, c’est la dialectique.