L'immunité du troupeau



le treize mars dernier il y avait
dix-sept cas de covid au québec

et pour éviter la propagation

on mis le québec sur pause
comme disait le premier ministre
pendant deux semaines

on a parlé d’aplatir la courbe
on a regardé des infographies animées

illustrant les bienfaits de la distanciation sociale
le virus ne trouverait plus de corps à infecter

on a tout annulé tout fermé

tout le monde disait à tout le monde
de rester chez eux

ça s’est gâté un peu à partir de là
l’obéissance est devenu une vertu

il y avait de la tension dans l’air
des gens dénonçaient les mauvais
comportements sur internet
d’autres conspuaient les joggeurs
des mères de familles monoparentales
se faisaient invectiver à l’épicerie
certains appelaient la police

même les gauchistes parlaient
d’écouter les consignes

oserais-je le dire ?

je vous aime beaucoup
mais vous commenciez à me faire
un petit peu
chier

*

six semaines plus tard

il y a plus de vingt mille cas de covid au québec
le virus a trouvé nos malades et nos vieux

ça ne s’est pas bien passé

j’ai fini par brailler
en lisant l’histoire d’une fille qui s’est engagée
dans un chsld

mais le premier ministre
s’impatiente un petit peu

et trouve qu’il y a des limites
à fermer l’économie

la nouvelle stratégie
est d’infecter presque tout le monde
pour se bâtir une immunité collective

je sais pas pour vous
mais j’ai un peu la chienne

j’ai assez lu d’histoires de pères de familles nombreuses
d’exactement mon âge, et plus en forme que moi
crever de la covid et laisser leurs enfants orphelins

que je crois que je continuerais de me planquer
encore deux ans

nonobstant le sondage hypothétique du premier ministre
qu’il s’est bien gardé de conduire pour de vrai

mais je sais
je suis un privilégié dans cette histoire
et ce qui s’applique à moi
ne s’applique pas à d’autres

un principe de sociologie générale
qu’on devrait garder à l’esprit en toute circonstance

anyway
ce n’est pas ça le problème

*

le problème c’est l’économie
et la société

la nouvelle stratégie semble
de repartir l’économie
et de garder la société fermée

alors il va être correct de se mettre en danger
pour qu’on puisse payer nos bills
hydro bell visa vidéotron

et nos propriétaires
car c’est pour eux qu’on vit

et pour faire ça il va falloir
ouvrir les écoles qui
dans la tête du gouvernement
font office de garderie

et infecter nos enfants
parce que ça ne leur fait rien à eux

ou à peu près

et ils vont infecter leurs parents
et leurs enseignantes
et les chauffeurs d’autobus
jaunes ou de la ville

alors rendu là on souhaite bonne chance à
tout le monde

mais on va continuer
de protéger les vulnérables
et les vieux

alors pas de visites à grand-maman
qui va rester seule pendant que le monde
recommence à tourner
enfin presque

parce que pas de rassemblements non plus
no fun, my babe, no fun

pis là je me dis

tant qu’à pogner la covid
je veux que ce soit dans la joie et la bonne humeur

dans un party, une bière entre amis
une partie de balle au stade
un show noise dans un bar glauque
une manif un mosh pit une orgie
quelque chose qui génère vraiment
beaucoup de gouttelettes

pas dans le stress et le trafic
ou un centre d'achat
ce qu’ils appellent le monde normal
et qu’ils semblent si impatients de
retrouver

si on me désigne comme volontaire involontaire
dans cette expérience virale
je veux choisir mon calice

parce que rendu là autant boire du lysol
qu’on guérisse ou qu’on en finisse

***

POST-SCRIPTUM
 
Je me demandais si je devais publier ce petit texte. Il était très personnel et touchait un sujet sensible sur lequel tout le monde a son opinion, et bien franchement, je partageais des inquiétudes, pas des certitudes. Il a été finalement bien reçu, puis je suis tombé là-dessus.

C’est comme si Éric Duhaime l’avait justifié a priori.

Éric s’ennuie de la normalité du trafic et des centres d’achats. Il dit souvent parler au nom du vrai monde qui travaille, même si lui-même n’en fait pas partie. La vérité est que les travailleurs ne lui importent pas plus que les victimes éventuelles qu’un déconfinement hâtif provoquerait. C’est un objet de discussion comme un autre, il le mobilise quand il en a besoin, l'oublie le reste du temps. Sa job à lui est de dire n’importe quoi à la radio, avec une rigueur telle qu’elle donne à croire que n’importe qui peut faire ça.

Mon texte finissait sur une joke de lysol. Après avoir reçu la conspirationniste Lucie Laurier à son émission, à qui il a dit que ce qu’elle faisait était "scientifique", Éric s’est penché sur la proposition de Trump de s’injecter du désinfectant pour suggérer qu’il y a « effectivement des recherches pour savoir comment ils peuvent injecter des matières désinfectantes pour aller tuer le virus sans que ça ait de l’impact sur notre santé. » Ce n’était pas une joke.

Mark Fortier suggérait, au début de la pandémie, que la demande sociale pour les imbéciles allait décroître en ces temps où le discours scientifique primait. C’est probablement ce qui turlupine Éric. Avec tout ce télé-travail et ce chômage, et des routes désertes, il y a clairement moins de monde qui l’écoute. Les radios, comme les autres médias, ont subi depuis le début de la crise des pertes de revenus publicitaires considérables, particulièrement des concessionnaires. Certains de ses collègues ont été slackés, dont le Doc Mailloux.

Dans le turbo-capitalisme sans coeur dont il s’est fait l’homme-sandwich, Éric appartient lui-même au poste budgétaire de la publicité. C’est utile en phase d'expansion, mais en temps crise, il faut rationaliser. On peut se demander combien de temps ses boss vont continuer à lui verser son salaire à six chiffres avant de découvrir que ça coûte moins cher passer de la musique toute la journée. En ce qui me concerne, s’il faut se confiner pendant deux ans pour en finir avec la radio-poubelle, comment dire… challenge accepted.