Comment nous sommes devenus propres II

Les taxis étaient sales. Ou en retard. Des fois ils puaient. Les chauffeurs chialaient, conduisaient agressivement, certains écoutaient la radio. Il y avait des permis, des zones, des formations, c’était lourd et bureaucratique, il fallait moderniser à cause des algorithmes, demandez aux jeunes à Montréal. Quand on leur expliquait qu’ils étaient dépassés ils se fâchaient ma retraite disaient-ils mais ta retraite aussi c’est dépassé quand on est entrepreneur on prend des risques. Puis un jeune de montréal populaire sur instagram qui s'appelait p.o. beaudoin s’est filmé pour humilier un taxi qui voulait se faire payer et tout le monde s’est foutu de sa gueule d'influenceur mais désormais toute la société était blanche et populaire sur facebook, c’est le règne de la majorité qu’ils disaient, prenez l'argent et cessez de nous écoeurer avec ça car désormais nous sommes tous p.o. beaudoin dans cette économie de service nous sommes les servis.

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On n’avait jamais vu ça une boulangerie dans le quartier. Des hippies, clairement, avec leur enseigne en bois ouvragé qui disait « La fournée bio ». Il y avait des croissants et de la baguette et on avait une place pour prendre un café, de l’espresso bien amer pas de l’eau de vaisselle, d’ailleurs le café il était équitable. On a dit que le quartier allait renaître et que c’était des précurseurs et d’autres commerces se sont installés comme la marchande de fromage juste en face et des restaurants fancy & le quartier s’est revitalisé pour ne pas dire embourgeoisé et on lisait partout que la troisième avenue c’était cool et la boulangerie a été vendue parce que c’était une belle opportunité d’affaires. Il y a eu des rénovations, progressive han, pas brutale là, mais le bois a été remplacé par de la mélamine grise, et les ardoises par des écrans, et la chanson française par la radio commerciale, et ce n’était plus bio parce que le cahier de charge était trop compliqué, et quand on a voulu prolonger la piste cyclable les nouveaux propriétaires ont fait signer des pétitions contre elle parce qu’ils allaient perdre des places de stationnements, et maintenant quand on allait à la boulangerie c’est un peu comme si on entrait dans une petite bulle de centre d’achats au milieu d’un quartier à laquelle elle était désormais étrangère, avant on avait envie d’y aller maintenant on est pressé d’en sortir, d'ailleurs ils viennent de changer le nom.