Fuck Costco

Les Québécois ont un trouble obsessionnel-compulsif avec le Costco. Ou monomaniaque, je ne sais trop, je ne suis pas psychiatre, même si je suis capable de reconnaître des malades quand j’en vois. Quand elle m’a entendu lire « Fuck le troisième lien », Myriam Ségal m’a accusé de mépriser les banlieusards et le déclencheur - le trigger, comme disent les jeunes - fut que je m’en prisse à la triade « boulot-costco-dodo », un syntagme que j’empruntais, je dois lui en faire crédit, à Samuel Archibald. Comme tous les Québécois, Ségal parle régulièrement du Costco, lequel semblait se mêler étrangement à son argumentaire en faveur du troisième lien, malgré qu’il existe deux autres franchises du grossiste sur la rive nord.

Le Costco est un incontournable des réunions de famille. Mes parents en parlent tout le temps, engageant des discussions animées qui me font une mise à jour ponctuelle des progrès de l'ingénierie culinaire dans la société de consommation avancée : une machine d’emballage sous vide, un lave-vaisselle de comptoir, une éclateuse à pop-corn, que sais-je encore. Je ferme ma gueule, n’ayant rien à dire. C’est généralement le moment où je m’éclipse pour jouer avec les enfants. Mes parents s’insèrent, ceci dit, dans une tendance sociale profonde : un groupe sur facebook, Les accrocs du Costco, compte 200 000 membres, et plusieurs autres groupes similaires en ajoutent quelques dizaines de milliers au total.

Le Costco est un lieu commun de la psyché collective. Tout le monde s’y reconnaît. En dépit de son apparente banalité, et contrairement aux trivialités de la vie quotidienne, tout ce qui est relié à la catégorie Costco est toujours digne de mention. Aller au Costco, dire qu’on a pris quelque chose au Costco, comparer les prix des produits en rapport de ce qu’ils coûtent au Costco, faire sonner le mot Costco dans les conversations - tout cela semble animer des passions enfouies et met de la vie dans les discussions. Le Costco est une expérience définitive de la vie québécoise.

En semblant mépriser ouvertement le Costco, je faisais preuve - encore - de mon étrangeté au corps social auquel je prétends appartenir. Il y a un principe d’identité fort exprimé par Myriam Ségal : le Québec est une banlieue, et vivre en banlieue c’est aller au Costco. La radio de Québec nous l’enseigne depuis longtemps, il y a le vrai monde qui travaille et consomme, et les hippies du centre-ville qui critiquent les premiers en se pognant le beigne. Ils sont à la fois pauvres et snobs, ils n’ont pas de char ou pas de famille ou pas des deux, et donc ne vont pas au Costco.

Je pourrais quand même pas parler de quelque chose que je ne connais pas, right ? Alors comme je suis un essayiste de terrain, j’ai demandé à une amie de m’y amener lorsque l’état de ses stocks le justifierait. « On va en profiter pour arrêter à la SQDC en passant » me dit-elle, savourant au passage cette nouvelle normalité québécoise. Pour être bien honnête, ma mère m’y avait amené quand j’étais jeune pis que ça s’appelait Club Price.

Ça n’a pas beaucoup changé.

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Le monstre est en périphérie, proche des autoroutes, pratique pour le transport des marchandises et des consommateurs motorisés. Nouvelle modalité de la pauvreté contemporaine : le commun n’a pas accès à la beauté. Les centre-villes ne sont pas gentrifiés pour rien. La proximité, la communauté, le patrimoine construit, le raffinement - café, restos, culture - sont réclamés par les nouveaux riches du capital symbolique. Les autres sont poussés en-dehors, volontairement ou pas, selon qu’ils ont beaucoup ou peu d’argent. Il n’y a pas de hasard à ce que le mouvement des gilets jaunes, en France, ait trouvé son origine dans les périphéries. La pauvreté de leurs paysages - si peu et tellement français à la fois - faisait écho aux nôtres. Costco venait d’ailleurs d’y ouvrir sa première franchise.

Le chemin qui mène au Costco est stressant. Cela demande une planification stratégique au même titre que les déplacements quotidiens : il faut éviter le trafic et les heures de pointe, ce qui est un défi quand tout le monde travaille aux mêmes heures, et fait son épicerie dans les deux jours hebdomadaires qu’il reste. Les retraités et travailleurs aux horaires atypiques iront tôt les jours de semaine, les autres se taperont la masse. Aller au Costco reproduit la lutte de tous contre tous qui se déroule chaque jour dans la circulation automobile. « C’est l’enfer » disent les chroniqueurs à la circulation des radios privées ; et quelque part, en effet, ils ont raison. Non pas métaphoriquement, mais dans l’absolu.

À l’arrivée, le parking est plein et dangereux. L’automobiliste vit dans la peur permanente de froisser la tôle d’un autre automobiliste, et rien ne gêne plus la vue d’une auto que les autres autos, qu’elles roulent ou qu’elles soient arrêtées. Il faut ensuite atteindre le magasin sans se faire écraser. À l’intérieur, c’est immense, mais hors de l’ilôt central, la vue est bouchée par des étagères qui montent jusqu’au toit. La disposition des allées semble répondre à une logique, mais cette logique est constamment brisée par des palettes de produits qui semblent abandonnées dans l’ilôt central par des employés trop pressés. Pas moyen de s’arrêter avec son chariot pour tenter de s’orienter ou de repérer un produit ; on est constamment poussé par le flot des consommateurs.

Autrefois, nous avions appelé avec quelques amis dépressionnisme ce mouvement qui consiste à envelopper et nourrir l’expérience humaine de phénomènes propres à instiller une déprime générale de telle façon que rien de son état antérieur ne subsiste, pas même en souvenir. En cela, Costco est une expérience dépressionniste totale : autoroutes, automobiles, stationnements, entrepôts, alimentation industrielle, emballages de plastique, interactions humaines strictement marchandes. Ne me demandez pas pourquoi la dystopie est devenu un genre dominant à notre époque, ni pourquoi, contrairement aux autres genres de la science-fiction, on ne se donne même plus la peine de la situer dans le futur. Je m’attends seulement à ce que Costco fasse bientôt l’objet d’un épisode de la série Black Mirror.

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Aller au Costco coûte cher. Genre, crissement fucking cher. Dans cette société qui a convaincu chaque individu qu’il est l’entrepreneur de sa propre vie, et dont la famille constitue la PME, on va au Costco faire des économies d’échelle, oubliant au passage un principe fondamental, connu des vrais entrepreneurs, selon lequel les meilleures dépenses sont celles qu’on ne fait pas. Peu importe, à titre de père de famille nombreuse, je n’ai pas mis beaucoup de temps à constater que les fruits et légumes coûtaient au mieux la même chose qu’au Super C (ma vie est pleine de poésie). Pour le reste, le principe d’économie de gros est anesthésié par l’absence de points de comparaison valables ; les quantités sont plus grosses que partout ailleurs - contenants d’un kilo ou plus, produits vendus en paquets de trois ou cinq - et conséquemment tout coûte plus cher.

C’est sans compter les achats compulsifs. Les allées débordent de boissons, collations et d’en-cas produits par l’industrie alimentaire, qui peuvent sembler pratiques a priori, mais qui n’étaient pas prévus sur la liste. Ce kilo de cajous à 21$ est une bonne affaire, vu le prix consternant de ces noix dans le commerce au détail ; on en aura pour au moins un an pour des sautés et des tofus. Je les ai quand même pris grillés et salés, à tout hasard, et longue histoire courte, ils n’ont pas toffé deux semaines puisqu’ils se trouvent qu’ils agrémentent aussi très bien la bière. Rendu là, de toute façon,la logique d’économie est renversée : on est au Costco pour consommer et pour se gratifier - une nouvelle bébelle, des snacks sucrés salés, et pourquoi pas un hot-dog / pepsi en sortant, c’est pas cher.

Et pourtant, la seule certitude d’une visite au Costco, c’est le montant astronomique du total, qui ferait faire une crise cardiaque à n’importe laquelle de nos grands-mères, et qui enclenche des calculs secrets sur la place disponible sur la carte de crédit et laquelle des payes à venir sera capable d’en effacer le solde. C’est le tabou ultime de la classe moyenne, qui se définit moins par son pouvoir d’achat que par sa capacité d’encaisser de pareilles factures sans broncher. Il se passe la même chose dans les restaurants qu’elle se paye en guise de récompense de ses durs labeurs. À défaut de contrôle, il y a une forme d’abandon total à sa position dominée dans l’économie capitaliste. Être dans la classe moyenne, c’est se faire fourrer.

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Aller au Costco, c’est faire partie d’un club sélect qui paradoxalement accepte tout le monde. Il y a une carte de membre obligatoire, qui coûte 60$ par année, et dont le premier effet est de renvoyer le consommateur à ses calculs d’entrepreneur : il faut maintenant rentabiliser cet investissement. C’est 60$ d’économies perdues qu’il faut récupérer sur le long terme en achetant à des volumes encore plus gros. La carte de membre et les factures exorbitantes servent quand même de facteurs discriminants. Le plouc comme moi qui voudrait profiter d’une épicerie annuelle à coût moindre sur des produits spécifiques - disons, les noix (la libéralité avec laquelle Ricardo crisse des pignons de pin dans la moitié de ses recettes me laisse toujours pantois) - doit se faire inviter par un membre du club. Les membres ont droit à un invité, qui se fait rappeler qu’il est un invité en devant passer à la caisse avec son chaperon.

Il y a, dans le membership du Costco, un souvenir du Club Price initial, qui n’était ouvert, jusque dans les années 1990, qu’aux petits commerçants, ainsi qu’aux employés de la fonction publique, d’institutions bancaires et de quelques autres. Cette discrimination aux frontières floues et arbitraires était justifiée assez brutalement par le fondateur Robert Price dans une entrevue au LA Times en 1985 : « Our members are better than the general public because their employment is stable, they write fewer bad checks and don’t steal. » On peut penser que l’ouverture au grand public s’est faite alors qu’il était plus facile de le surveiller - les achats sont d’ailleurs inspectés à la sortie, après être passé à la caisse - et que se sont généralisées les cartes de crédit. La classe moyenne reconnaissante s’est alors fait dire qu’elle était un peu riche, et y a vu une forme de promotion sociale. Les pauvres vont au Wal-Mart.

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Ainsi donc, le Costco fonctionne sur des systèmes antithétiques : l’abondance de la marchandise dans le désert du vivant, l’économie d’échelle dans la dépense excessive, l’exclusivité du membership donnée à tout le monde, le privilège qui se paye plutôt qu’il ne se reçoit.

C’est à l’image de sa société.

La société de consommation occidentale est fondée sur un crime économique et écologique, et ne peut fonctionner que dans un système de double-pensée orwellien où ce crime est à la fois reconnu en théorie et nié dans la pratique. Chaque trimestre, on peut lire les économistes déplorer l’endettement des ménages, ceci dans un contexte historique où les taux d’intérêts sont maintenus au plancher et où, conséquemment, les consommateurs devront affronter son relèvement. Pire, le spectre de la récession guette, cadeau notamment de populistes aux politiques irresponsables - guerres commerciales, Brexit - qui prétendaient pourtant défendre la classe moyenne. Des alarmes récurrentes disent que cette économie fondée sur le crédit et la spéculation devrait éclater.

D’autre part, l’époque est marquée par l’écart maintenant fulgurant entre la conscience aiguë des dangers écologiques qui guettent, et l’absence complète d’actions capables de les endiguer. La moindre réflexion sur le précaire équilibre qui est le nôtre se fait désormais sur le mode manifestaire : il faut arrêter de prendre l’avion, il faut réduire notre consommation de viande, il faut éviter le plastique, il faut en finir avec les énergies fossiles et pourquoi pas, pendant qu’on y est, il faut en finir avec l’extractivisme et le consumérisme. Il y a quelque chose de désarmant, pour quelqu’un qui a vécu les dernières années de la guerre froide, de lire régulièrement des appels à mettre fin au capitalisme avec la désinvolture d’un fumeur qui se débarrasse de son botch de cigarette. C’est devenu une tarte à la crème : tout le monde est d’accord là-dessus.

Enfin, sauf les cons.

Les tendances socio-économiques, elles, vont toutes dans le sens contraire. Les canadiens émettent le plus de CO2 par habitant du G20 ; 61% des véhicules qu’ils achètent sont des VUS ou des camionnettes. Le Ford F150 est le véhicule le plus vendu depuis près d'une décennie. Ils sont aussi parmi les plus gros producteurs de déchets de la planète ; des pays d’Asie leur en renvoient par conteneurs entiers. La banlieue s’étend comme de la mélasse, devenue le mode de vie dominant, au détriment des terres agricoles, de la biodiversité. La préoccupation pour la pollution de plastique est arrivée avec les cafetières à capsules. Quand on a parlé de la pollution de l'air, on s'est mis à voir des VUS partout. Quand on s’est soucié de notre consommation de viande, on a mis le feu à l’Amazonie pour des paturages de vaches. Quand on a parlé de protéger les sites naturels et historiques est arrivé Instagram et tout le monde voulait prendre la même photo avec sa face devant.

La classe moyenne n’est pas insensible à ces réalités et, contrairement aux politiciens qui prétendent la défendre, ne fait pas de déni. Elle est consciente des dangers qui la guette, mais ne sait pas comment les éviter. Dans son essai Le sel de la terre, Samuel Archibald postulait très clairement cette conscience qui habite la classe moyenne, qui s’abreuve dans la fiction de scénarios catastrophes, et particulièrement de films de zombies dont il constatait avec étonnement la résurgence. Il voyait dans la popularité d’une série comme The Walking Dead une manière d’expier la peur de sa propre fin qui la tenaille. L’auteur se réfère à une scène célèbre de Dawn of the Dead de George A. Romero, où les zombies prennent d'assaut un centre d'achat :

- What are they doing ? Why do they come here ?
- Some kind of instinct. A memory of what they used to do. This was an important place in their lives.

En fait, le clou de l’essai d’Archibald est que la classe moyenne est un marqueur identitaire. Comme faire des voyages et manger dans les restaurants branchouilles, aller au Costco est une manière d’affirmer son appartenance à la classe moyenne ; c’est une émancipation autant individuelle que collective, et le dernier lieu commun - au sens d’expérience partagée - dans une société autrement déchirée et polarisée par la politique et les inégalités, et terrifiée par la crise écologique à venir. Toutes ces actions servent à la fois de force de décompression (on a travaillé fort, on l’a mérité), de marque d’émancipation économique (je consomme, je ne suis pas pauvre), mais aussi, à la fin, elles témoignent de l’impossibilité de faire quoi que ce soit d’autre (au québec, c’est comme ça qu’on vit).

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Aux fins de mon étude, je me suis abonné au groupe Les accrocs du Costco pour essayer de comprendre mon objet. Pendant des mois, j’ai vu dans mon fil d’actualité des photos de sèche-mitaines, de sapins de Noël en pot, de gros beignes en forme de gâteau empilés jusqu’au plafond, accompagnés de commentaires enthousiastes dans un français décomposé. « C’est pas bon pour toi » m’a dit ma blonde, qui commence à me connaître. Ce n’était pas bon, en effet, mais ce n’était pas la célébration de breloques inutiles qui me minait. J’étais tourmenté pour une autre raison : je n’arrivais pas à comprendre.

Comment extraire du sens de la vacuité ? Que se cache-t-il, en arrière du Costco ?

Puis il y a eu l’ouverture du nouveau Costco de Saint-Bruno.

Il y eut la traditionnelle coupe du ruban, des discours, plusieurs journalistes, le maire de Saint-Bruno et des représentants de la chambre de commerce, puis sont entrés les premiers clients sous une haie d’honneur et des applaudissements nourris. L’ouverture était prévue pour 8h00, mais vu le froid, on a fait entrer les premiers clients arrivés dès 5h00. À 9h00, le stationnement était plein. Un mercredi. Une espèce de frénésie a gagné le groupe, une excitation, une euphorie, un volume de messages inédit.

C’était la fête.

Un party en ligne.

Et là j’ai compris.

En ces temps troubles de catastrophe écologique et de capitalisme en phase terminale, le Costco est une aberration. Ça ne devrait pas exister, ces choses ne devraient plus être permises, et pourtant elles sont là. Nous sommes comme les zombies de Romero, qui continuent de fréquenter le centre d’achat en souvenir de notre existence antérieure, celle où la consommation était une promesse de bonheur, l’abondance un signe de richesse, où ce mode de vie n’était pas recouvert d’un voile de soupçon, condamné par un système économique et une planète qui menacent de s’écrouler tous en même temps, à brève échéance.

Nous sommes là pour célébrer le fait qu’on est encore capable, et que c’est encore possible.

Avant que ça finisse.