Notes de centre d'achat



Rendu ici dans le plan de déconfinement, nous sommes retournés travailler et consommer, juste un peu plus par écrans interposés qu’auparavant. Il n’y a plus de partys ni d’arts vivants, de rassemblements politiques ou de nuits qui s’étirent en ville, et il reste toujours de petits malaises quand on croise d’autres êtres humains, même parmi nos proches.

Pour la plupart, ça ne change pas grand-chose.

D’ailleurs, le chroniqueur à la circulation de radio-canada, toujours là de manière inexplicable, se réjouit du moindre accroc à la fluidité automobile comme du retour à un « semblant de normalité », selon ses termes. Ce sont les mêmes qu’on retrouve dans une publicité récente de Second Cup qui vante que son café aide, lui aussi, à retrouver un « semblant de normalité ».

Après six mois de pandémie, on serait presque sensible à ce désir de normalité, quelque répulsion que la norme nous inspire ; seulement, il est difficile de croire que ce monde d’avant, fait d’eau de vaisselle et de bouchons de circulation, de centre d’achats et de tours à bureaux, fut considéré comme quelque chose de « normal ».

Au mieux, était-ce, effectivement, un semblant.

*

Fallait que j’aille au apple store. Je suis comme les cyborgs qui s’y trouvent, une partie de moi était brisée, ordi cramé, circuits endommagés, j’ai inscrit mon nom dans la machine et on m’a donné rendez-vous.

Le petit bonhomme bleu - il est super smatte, ils les prennent de même, jeunes et dégourdis, on lui enlèverait son t-shirt et il serait un être humain - me dit que ça va prendre deux heures transférer mes données, que je peux errer dans le centre d’achat en attendant et qu’il va m’envoyer un texto sur mon cell quand ça va être prêt.

- J’ai pas de ça.

Je l’ai rendu asthmatique pendant une seconde et quart.

En attendant, c’est moi le con, pogné deux heures dans un centre commercial, j’ai évidemment oublié d’amener un livre, va falloir m’en acheter un chez archambault ou renaud-bray, la peste ou le choléra, mais il me revient que le deuxième a acheté le premier, alors c’est toutte le même cancer. J’ai pris Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques, de Philip K. Dick, adapté au cinéma sous le nom de Blade Runner.

*

Le centre d’achat a un côté dystopique.

Des clients guidés par des algorithmes marchent les yeux sur leurs appareils. La plupart portent un masque bleu poudre qui rappelle l’hygiène des hôpitaux. Des agents de sécurité les somment de suivre le sens des flèches au sol. La musique ambiante, générée par ordinateur, est entrecoupée de messages demandant de garder une distance sécuritaire entre êtres humains. Des employés portent l’uniforme de la corporation qui les emploie.

Il est un peu curieux qu’à travers tout ce qu’il convenait de sauver en ces temps troubles, on ait désigné ceci comme le socle de notre existence, parce que nous sommes une économie avant d’être une société. Le centre d’achat semi-déserté, lui, n’en demandait pas tant. Il voudrait bien avoir l’air, comme chantait Jacques Brel, mais il a pas l’air du tout.

Alors il fait ce qu’il peut. C’est propre, ça brille. La marchandise s’étale dans les vitrines comme s’il ne s’était rien passé. Un détaillant a bien fermé, victime de la crise, mais on a pudiquement recouvert ses fenêtres de rideaux noirs et retiré son enseigne. L’humanité et le commerce ont ceci en commun qu’ils cachent la mort. Faut jamais que ça arrête.

On voulait un semblant de normalité, alors la normalité fait semblant.

*

Dans Blade Runner, la terre est devenue inhabitable à cause de radiations causées par une dernière guerre mondiale, à tel point qu’on invite les survivants à immigrer sur Mars. Il y a des publicités récurrentes à la télé, le même genre de messages d’intérêt public que diffuse le centre d’achat. Dans la vie comme dans la science-fiction, le pouvoir parle.

La dernière lubie de la gauche libérale est d’assurer ce qu’elle appelle une relance verte. Les esprits qui se veulent critiques ont été prompts à voir là un oxymoron, comme si le premier était le contraire de l’autre. Il y a erreur sur le procédé. C’est plutôt une double antiphrase. Il n’y aura ni l’un ni l’autre. La pétroéconomie ne s’est pas arrêtée, et la planète se meurt.

Alors que la Californie brûlait en septembre, on a vu circuler sur les réseaux dits sociaux des montages superposant son ciel opaque et orangé avec des images du Blade Runner 2049. Ils étaient affreusement semblables, et les mêmes esprits qui se veulent critiques ont remarqué que la réalité dépassait la science-fiction.

Ici aussi, il y a erreur sur les procédés. La science-fiction n’offre pas une prolepse, un bond en avant, mais tout juste une analogie, un rapport de contiguïté qui offre des similitudes entre comparant et comparé. Ce qu’il y a de semblable entre notre monde et Blade Runner, c’est que la terre devenue inhospitalière.

La différence, c’est qu’il n’y a nulle part où fuir.

*

Je me demande souvent pourquoi je ne suis pas capable d’aller au centre d’achat sans sombrer dans ces abimes de l’humeur noire. « Toi Simon, t’es rushant » m’a dit autrefois une camarade d’université, ce qui était sa manière de formuler ce reproche qu’on adresse souvent à ceux qui pensent trop.

Les autres trouvent ça normal. La plupart aiment ça, en fait. C’est là qu’ils se retrouvent - pas en société, ils ne vont voir personne, non, ils se retrouvent en eux-mêmes. Il n’y a pas d’autre explication à ce qu’on ait désigné collectivement ce lieu comme ce qu’il fallait préserver de notre existence alors que tout le reste était fermé, et qu’ils y retournent malgré le microbe.

Dans le livre de Philip K Dick, ceux qui s’obstinent à rester sur Terre sont si exposés à la radioactivité qu’ils risquent de perdre leur qualité organique d’êtres humains et de devenir spécial - des dégénérés victimes de snobisme et de discrimination par le reste des normaux. Pendant que je mange mon subway en ruminant ces pensées dystopiques, je me demande qui est normal et qui est spécial.

Par précaution, je me méfie.

*

Le personnage spécial que l’on suit dans le livre est aussi spécial en ceci qu’il n’arrête pas de penser. Se sachant différent des autres, il vit dans la peur constante de se faire démasquer et qu’on réduise toutes ses actions ou son existence à sa condition de tête de piaf, selon les mots de la traduction française. Alors il suranalyse tout, faisant la preuve paradoxale de sa réflexivité, et donc de son humanité, alors que les normaux se contentent, grâce à une machine, de se programmer des émotions pour la journée.

L’enjeu du livre de Philip K Dick est de trouver ce qu’il reste d’humain en nous au-delà des apparences, alors même que la société est en déliquescence. Les plus chanceux ont pu ont déménagé sur Mars, et se sont conçus des androïdes à leur service qui sont si ressemblant qu’ils en deviennent des menaces. Ceux qui sont restés sont paumés, et tentent de rester humains en s’achetant des animaux électriques.

Entre les deux on trouve le personnage d’Isidore, le spécial, le rejeté qui n’arrête pas de penser. Les androïdes en fuite trouveront refuge dans son édifice abandonné. Alors que le chasseur de primes Deckard doit recourir à un test psychologique sophistiqué pour détecter des androïdes, le spécial Isidore les reconnaîtra tout de suite à leur froideur.

Voilà pourquoi il est un peu sain de se méfier des normaux.


*

Faut être un peu spécial pour partir un journal en papier en 2020.

La presse est morte, la seule compagnie de distribution qui reste appartient à québécor, de toute façon on a internet, tout ce qui nous passe par la tête est publié instantanément. Une pensée, like, une photo, coeur, un gag, lol, un coup de gueule, grr, un témoignage, snif. D’autres plateformes mettent des coeurs partout, c’est moins compliqué. L’idée de simplement lire un journal apparaît de plus en plus saugrenue.

Pas grave, on s’est dit, on le vendra par Internet aux intéressés et on distribuera le reste dans les campus et les manifs, dans les foires et les rares commerces intéressés. Puis est arrivé ce léger détail pandémique qui a vidé ou fermé les uns et les autres , sans qu’on puisse apercevoir le moment où l’on pourra se mettre le nez dehors pour faire de la propagande et exciter la belle jeunesse. De toute façon on n’avait plus le droit de sortir, sauf au centre d’achat.

L’équipe de l’Idiot Utile, composée de fins analystes et de gestionnaires avisés, a reconnu là un momentum.

On y va.

*

Disons d’abord qu’il y eut d’abord un premier numéro de l’Idiot Utile en 2017. C’était des temps troubles : un fasciste venait de prendre la maison blanche ; d’autres fascistes sortaient de leur trou virtuel pour défiler dans les rues de Charlottesville où ils ont tué une femme ; des fascistes bien de chez nous faisaient meute et manifestaient sous le regard bienveillant de policiers ; des fascistes de basse intensité les recevaient sur leurs ondes en éructant leur mépris des différents, et particulièrement des musulmans.

Facistes, fascistes everywhere.

Au moment d’écrire ces lignes, le fasciste de la maison blanche vient de saluer dans un débat présidentiel les Proud Boys, un des groupes fascistes qui défilaient à Charlottesville ; les fascistes bien de chez nous se sont recyclés dans le complotisme covidiot ; ils étaient reçus sur les ondes des mêmes radios qui, dans un mouvement aussi subit que bienvenue, ont perdu une partie considérable de leurs publicitaires après que leurs animateurs aient appelé à défier les consignes de la santé publique ; et enfin, la police a passé l’année sur le grill après les meurtres d’afrosaméricains au sud et d’autochtones ici même.

Voilà qui devrait relativiser l’importance d’une parution régulière.

*

On n'a pas attendu la pandémie pour trouver que la normalité n’est pas normale, mais elle n’avait pas deux semaines qu’on disait déjà que rien ne serait plus comme avant, comme si on attendait cette crise comme l’opportunité d’une vie.

On aurait pu coincer les entreprises planquées dans des paradis fiscaux et les forcer à cracher leur pognon pendant qu’elles criaient à l’aide. On aurait pu démolir des autoroutes pendant qu’il n’y avait pas de trafic. On aurait pu en finir avec le troisième lien pendant que la caq avait l’occasion de se libérer de ce boulet. On aurait pu achever l’industrie pétrolière alors que son produit ne valait plus rien.

On aurait pu décréter le transport public gratuit pour toujours, maintenant qu’on pouvait rentrer par en arrière sans se sentir coupable. On aurait pu sacrer airbnb dehors, astheure que leurs logements sont inlouables sur le marché touristique. On aurait pu en finir avec l’impôt foncier et réformer la fiscalité des villes, maintenant qu’elles contemplent des déficits insondables que la loi leur interdit.

On aurait pu réclamer nos rues une fois pour toutes, maintenant que les enfants y jouaient librement. On aurait pu respirer de l’air pur et regarder la nature déconfinée - dindons sauvages dans les rues de montréal, orignaux dans les rues de Québec, dauphins dans les ports italiens, oiseaux sonores dans le silence des villes - et se dire que c’est ainsi que nous voulons vivre.

On aurait pu transformer la PCU en revenu minimum et en finir par la même occasion avec la pauvreté et l’esclavage salarié. On aurait pu organiser une rotation des tâches dans les secteurs que nous avons nommé « essentiels » comme la santé et l’alimentation, au lieu de les faire porter sur le dos des femmes et des immigrants qu’on maintient dans la précarité.

On aurait pu se dire que les vies valent plus que les profits, et qu’au lieu d’une économie à repartir, on avait une société à retrouver.

Mais c’est pas un programme de pandémie.

C’est un programme de lutte politique.

(bref, on a fait un journal. on le vend sur internet. il faut cliquer sur l'image)