Ton couvre-feu de marde

 

L’omniprésence de la police dans ma ville me fascine. Il n’y a pas un kilomètre entre mon domicile et la garderie de ma fille, et pourtant il ne se passe pas un seul voyage entre les deux sans que je croise une autopatrouille. Je crois qu’elles surveillent la circulation, de fait je les vois souvent planquées dans les trappes à tickets, dans un des plus pauvres quartiers de la ville les lâches, je me demande si elles font la même chose chez les bourgeois, enfin passons.

Le pléthorique effectif policier de ma ville est proportionnellement inverse au nombre de crimes qu’il s’y commet, si bien que je me demande régulièrement à quoi il sert exactement et combien il coûte ; et en fait la première question répond à la deuxième. Ils donnent des tickets pour faire plus d'argent pour travailler plus pour donner plus de tickets. C’est comme la toune des Vulgaires Machins, mais pour la police.

Je ne connais personne qui se sente en sécurité en présence de la police. Croiser un char de police instille, de manière nerveuse, un serrement au coeur, une introspection immédiate sur ce qu’on aurait bien pu faire de mal, même si l’expérience montre qu’il n’est pas nécessaire d’avoir fait quoi que ce soit pour avoir affaire à la police, particulièrement si on est noir ou autochtone. Ou juste pauvre dans un quartier de pauvres.

Aussi, la première chose à laquelle j’ai pensé lors de l’instauration de ce couvre-feu, c’est tous ceux qui vont se taper des contrôles policiers parce qu’ils tombent dans les nombreuses catégories d’exception : travailleurs des stations-services et des pharmacies, livreurs des plateformes de commandes qui circulent dans leur char, employés du réseau de la santé - pour ne rien dire la dizaine d’autres exceptions prévues.

Tous ceux-là ont en commun d’être à la fois surtaxés en charge de travail et sous-payés en argent comptant depuis le début de la pandémie. Ils sont majoritairement des jeunes, des femmes et des personnes racisées. On leur demande maintenant, en plus, de rentrer chez eux les fesses serrées en espérant ne pas se faire coincer par la police. Certes, ils auront un formulaire, ce qui n’enlève strictement rien à l’aspect fondamentalement chiant d’un contrôle policier.

Apprécions au passage le fait que le formulaire doit être rempli par l’employeur. C’est tout à fait dans la lignée paternaliste néo-libérale qui est celle de ce gouvernement au service de l’économie - et la police au service des deux premiers - qui parle dans ses conférences de presse comme s’il s’adressait à des demeurés. Cela s’insère aussi parfaitement dans l’ambiance de camp de travail instaurée depuis le début de la pandémie. C'est quoi déjà le nom du régime politique qui scelle l'union de la police et des patrons ?

 

 

Raouls Vaneigem : « Le secret d'une autorité, quelle qu'elle soit, tient à la rigueur inflexible avec laquelle elle persuade les gens qu'ils sont coupables. »


Après il y a tous ceux qui sont à l’étroit dans leur logement, les parents qui peuvent souffler un peu après une journée de télétravail et d’école à la maison, les locataires qui ne peuvent même pas en griller une chez eux ; de celles qui fuient des milieux violents, des autres qui marchent pour fuir leurs démons, ou juste pour se désennuyer, parce que la vie est rendue platte en estie devant des écrans. Bref, tous ceux qui, à la question « kess tu fais dehors à cette heure-là ? » répondraient « j’ai pas envie d’en parler ».

Après, il y a tous les autres qui n’en ont pas, de logement. Il faut être complètement déconnecté pour penser qu’il y a des ressources pour accueillir tous les itinérants ; ne pas avoir lu les journaux, ne pas avoir écouté les intervenants sur le terrain, voire simplement ne pas avoir affaire au centre-ville, où le parti au pouvoir n’a pas d’antennes ni à Québec, ni à Montréal. Il faut encore ignorer les subtilités du monde de la rue, dont cette bande dessinée met quelques éléments en relief, et qui témoigne d'une réalité un peu plus complexe que la logique comptable qui tente bêtement de faire rentrer un certain nombres de corps dans une bâtisse.

Ne pas avoir exclu les itinérants du décret n’est qu’une petite cruauté de plus, et dire après ça s’en remettre au bon jugement et à la tolérance des policiers, c’est encore témoigner ne pas avoir affaire souvent à la police. Ça n’existe pas, le bon jugement des policiers, comme quiconque qui s’est déjà mis en tête d’argumenter avec une police peut en témoigner. La police, c’est le règne du ferme ta gueule, du c’est comme ça, du c’est pas moi qui décide c’est ça le règlement. Si on veut mesurer de quoi est fait le jugement policier basé sur la tolérance, qu’on relise cet article paru en octobre dernier, qui raconte comment un itinérant s’est ramassé avec 20000$ de contraventions que les policiers lui mettaient dans les poches pendant qu’il dormait sur le trottoir.

Si on veut mesurer la disparité des privilèges, qu’on songe un instant que les propriétaires d’animaux domestiques pourront les promener dans les alentours, alors que l’immense majorité des locataires s’est aliéné le droit d’avoir un chien en même temps qu’elle s’est aliéné le droit de fumer (fuck la CORPIQ). Ajoutons que la police est pas mal plus présente dans les quartiers centraux que dans les banlieues dortoirs. Pour enfoncer le clou, il sera permis d’être dans sa cour - pour ceux qui en ont une. Ou de faire du ski, pour ceux qui ont l’argent, le temps pis la santé pour ça.

À ce titre, le couvre-feu est une mesure parfaitement caquiste. Comme lorsque ce gouvernement s’en prenait aux immigrants en interdisant leur linge ou en sabotant l’industrie du taxi, imposer un couvre-feu donne l’impression de faire de quoi tout en ne dérangeant absolument pas le quotidien de son électorat, qui sortait déjà peu le soir avant la pandémie. Il est justifié par les poncifs de la sociologie populaire de droite qui pousse à se dire « bah, ça changera pas grand chose pour moi » et « les autres ont juste à faire comme moi », comme si une personne résumait une société. C'est plutôt son oubli. Après la fermeture des salles de spectacles, des bars et restaurants, et de tout type de rassemblement du reste, ceux qui sont toujours dehors la nuit appartiennent clairement aux couches les moins favorisées.

Quant au supposé gain sanitaire d’une telle mesure, il ne tombe pas spontanément sous le sens : l’immense majorité des contacts se font dans le jour, à l’école ou la garderie, sur les milieux de travail, et même ceux qui tombent sous le coup des interdictions se font, well, pendant que les gens sont éveillés. Les taouins qui se rassemblaient au mépris des directives sanitaires vont juste reporter leurs activités le jour. Quand Gabriel Nadeau Dubois a demandé le rapport de la sécurité publique recommandant une telle mesure, Legault a envoyé ses larbins sur Twitter : 

 

Koskinen est directeur du cabinet du PM.
Manuel Dionne est directeur des relations médias du même cabinet.


C’est wrong sur plein de levels, comme disait l’autre. Du personnel politique non élu qui répond à la question légitime d’un élu, des comparaisons complètement hors-propos avec les complotistes et le shitshow américain, de lâches retweets du premier ministre (assume-toi donc esti, si c’est ça que tu penses). On peut dire que cette demande a eu l’effet d’un test de Rosarch sur les apparatchiks de la CAQ en révélant leur personnalité. De toute façon, la question était rhétorique : le docteur Arruda a saboté d’emblée la légitimité d’une telle mesure en admettant de manière très franche qu’il n’y avait pas de données scientifiques pour la justifier.

Il a soutenu qu’il s’agissait d’un « signal », et ce signal, c’est celui de la culpabilisation et de la répression. Le gouvernement caquiste s’inscrit dans un discours déjà bien rodé en Occident où les pouvoirs en place blâment les citoyens pour leurs propres insuffisances. Il y a définitivement eu des libertés prises avec les consignes durant le temps des fêtes, mais cela ne change pas que jusque-là les éclosions étaient très majoritairement situées dans les écoles, les hôpitaux et les milieux de travail. Mettre l’économie au-dessus de tout est un choix de société - celui du gouvernement, une responsabilité qu'il importe de cacher.

Alors on fait un show de police.  Le caractère abusivement répressif du couvre-feu, une mesure essentiellement martiale qui rappelle les périodes de guerre, s'inscrit dans le prolongement des appels à la délation et aux menaces d’amendes disproportionnées, alors que l'inefficacité des mesures répressives n'est plus à démontrer, ne serait-ce que par le fait qu'elles n'ont rien donné jusqu'ici. Pire, les gens rechignent maintenant à répondre aux tentatives de traçage de la santé publique parce qu'ils ont peur des amendes. On s'excuse auprès de tous les anxieux et les angoissés, dont le nombre s'est considérablement accru après neuf mois d'encabanement, mais la vérité est qu'on n'en a rien à foutre de votre santé mentale, voyez-vous, il faut « envoyer un signal » :

 

Lu sur FB : « C'est quand même une excellente idée pas anxiogène pantoute de faire comme si c'était le début de La Purge. » Slow clap à toutes les instances décisionnelles qui l'ont approuvée.

Et finalement, le couvre-feu est nocif en ceci qu’on en parle plutôt que de tout le reste, comme la ventilation déficiente dans les écoles, du matériel médical insuffisant, du traçage déficient, de notre système de santé soumis au régime néo-libéral depuis des décennies et qui était déjà à bout de souffle avant que cette marde ne commence, ou enfin du fait qu’à peu près rien d’autre n’a changé dans les mesures sanitaires, si bien qu’on est pas mal assuré qu’on sera dans un mois à la même place que maintenant. 

Maintenant, la question qui tue : quand on va se rendre compte, le 8 février, que le couvre-feu n’a strictement rien donné et que nous sommes toujours dans un pic de contamination, est-ce qu’on va le reconduire ?

Le couvre-feu résume tous les échecs du gouvernement et de notre société depuis le début de la pandémie : mesure inutile et plombée de multiples exceptions ; aggravation des disparités de privilèges au net détriment des pauvres et des marginalisés ; show de boucane policier et culpabilisation de la population pour camoufler les échecs gouvernementaux ; méconnaissance flagrante de réalités qui ne tombent pas dans l’habitus banlieusard constituant la clientèle électorale de la caq, et perte nette de liberté sans gain sanitaire en vue.

On n'est pas des caves, ça fait dix mois qu'on suit les directives, on va continuer de se laver les mains, de porter un masque. de garder nos distances, faire ce qu'il faut pour ne pas pogner cette cochonnerie de microbe, et aux prochaines élections, on va crisser ce gouvernement dehors, qu’il aille rejoindre la pandémie dans le rayon des mauvais souvenirs.