Ta carrière littéraire de marde


Il y eut d’abord ces premiers émois de lecteur, ceux qu’on n’oublie jamais, parce qu’ils sont secrets, pour se cacher du jugement des autres, ce n’est pas possible tant de finesse et d’intelligence dans un monde de brutes, contre lequel la littérature offre le fuck you le plus définitif et salvateur ; puis le vertige devant tant de livres à lire, l’angoisse tenace d’un retard à rattrapper envers tous ceux qui, privilège de l’âge, avaient lu plus que vous ; puis la phase boulimique, le gavage pendant les études, le désir d’émulation envers vos profs et vos collègues, où il n’y avait plus de distinction entre vos loisirs et vos occupations ; et toujours la fascination devant les noms consacrés passés ou présents, dont on a ramassé l’oeuvre complète en de gros volumes ou dont la seule parole est investie d’une autorité intimidante ; et enfin ce moment où vous avez admis ce qui vous démangeait, où vous avez consciemment formulé ce désir qui restera le seul regret authentique de votre vie.

Moi aussi.

Vous avez donc poétisé vos sentiments et fictionnalisé votre maigre vécu pour les transformer en littérature, et après quelques balbutiements dans des soirées de lecture et des revues destinées à la relève, vous aviez un manuscrit à soumettre au refus des éditeurs. Surprise, vos études littéraires et vos contacts naissants dans ce milieu semblent vous parer de la crédibilité nécessaire pour publier, si bien que votre premier opus, dont la bancalité sera excusée par l’attrait de la nouveauté, va paraître à l’hiver, en même que toutes les premières oeuvres de tous les autres éditeurs. Un peu étonné que la barre à l’entrée soit aussi basse, mais galvanisé par ce nouveau terrain de conquête qui s’offre à vous, vous allez faire comme Mme Vedette et trouver votre nom imprimé en grosses lettres sur des arbres morts.

Vous aussi.

Être auteur (jeune). La première leçon que vous allez prendre, c’est que le travail d’un auteur commence après la publication, et consiste pour l’essentiel à courir des chèques, ce que les artistes appellent pudiquement des cachets. On vous a prévenu qu’il fallait être patient pour toucher les droits, et d’ici là vous pouvez encore feindre ne pas savoir que vos revenus annuels sont dans les quatre chiffres, alors autant s’activer et se faire voir. Ça tombe bien, on vous invite partout à parler de n’importe quoi, en vous demandant chaque fois de fournir une bio et une photo. C’est grisant puis gossant, coudonc, ils pourraient pas fouiller sur internet comme tout le monde. Entk. En attendant vos trois étoiles et demie dans LQ et votre mention à l’émission d’après-midi de la première chaîne, on vous donne des entrevues dans les radios communautaires et dans quelques médias électroniques qui fermeront bientôt. Une première invitation à signer une lettre collective scelle le deal : vous êtes dans la gang.

Les revues littéraires. Ces revues dites de création, peu importe ce que ça veut dire, sont intrigantes en ce que personne de votre connaissance n’y est abonné, et manifestement les libraires n’en vendent pas puisque les quantités à l’office sont dûment rangées au début du rayon de littérature en attendant le droit de retour, mais qu’elles continuent d’attirer des plumes établies des décennies après leur création. Cet autre mystère du monde littéraire s’est éclairci quand vous êtes parti à la quête de votre première bourse et que l’UNEQ elle-même a pris soin de vous dire qu’à défaut d’un livre publié, des expédients existaient, comme écrire dans des revues qui n’existent que pour ça, consultez l’assez longue liste ci-jointe. Ça explique le respect sacré qu’on leur voue, à tel point qu’aucune main n’ose les salir même dans les bibliothèques où elles s’exposent en vain : c’est strictement une affaire de professionnels, c’est-à-dire de subventions.

Les soirées de poésie. Vous pensiez aimer la poésie, mais à mesure que vos pairs défilent sur scène pour parler de leur premier appart ou de leur fluidité de genre en lisant sur leur cell, entrecoupés par un animateur poche qui les présente par leurs études et des fun facts à la Amélie Poulain, vous commencez à regretter d’avoir arrêté de fumer. Vous saurez au moins faire concorder la pause pipi avec le set de l’hostie de slameur qui est tout le temps là. C’est correct, c’est vos amis, mais votre fréquentation de ces événements étonnamment réguliers - le monde a-t-il vraiment besoin d’autant de poésie ? - ira en diminuant à mesure qu’il devient de plus en plus difficile d'ignorer qu’il y a là moins de littérature que de vieux poètes cochons qui viennent de trouver la sortie de l'université. Ils n’ont que le désavantage de l’âge par rapport aux petits dudes dont les allusions sexuelles se veulent masquées par la prétention intellectuelle, et qui finissent par gâcher le simple plaisir de prendre une bière. Vous quitterez en songeant qu’il est idiot d’aimer un genre en entier, quand quelques livres suffisent.

Le lancement : Votre éditeur vous a questionné de toutes les manières les moins subtiles qui soient pour connaître l’ampleur de votre réseau et savoir combien de copies il pourrait fourguer avant d’envoyer le reste à l’office, c’est à dire au pilon. N’ayez crainte, vos amis vont venir en grand nombre, même si cela ira en décroissant au fil de votre carrière, tout comme votre famille, qui elle sera toujours là, à votre plus grande honte. Le reste de l’assistance sera composé des habituels maraudeurs : futurs écrivains qui se cherchent des contacts ; confrères du milieu venus se conforter dans leur supériorité intellectuelle en bitchant les autres ; anciennes relations qui se demandent si elles doivent vous féliciter ou raconter votre histoire dans le groupe de soutien ; pique-assiettes qui profitent des verres de vin gratis en restant prudemment près de la porte ; quidams qui se sentent obligés d'acheter le livre parce qu'ils viennent de parler à l'auteur par inadvertance. Bref, c’est un succès, et la seule déception est de voir votre éditeur, qui connaît la valeur de l’argent, rempaqueter le vin avec plus de soin qu’il n’en donne à vos livres.

La critique
. La critique littéraire annonce ponctuellement la mort de la critique littéraire, ce qui ne semble pas se vérifier alors que vous découvrez toutes les manières de faire parler de vous. Il est vrai que le gonflement de votre dossier de presse, d’abord source de fierté, commence à vous gêner : les médias ont fait preuve d’une complaisance inversement proportionnelle à leur compréhension du texte, et les revues spécialisées ont toutes trouvé quelque chose à redire pour justifier le fait qu’elles font de la « critique ». Vous serez quand même capable d’en citer une ligne hors contexte sur les réseaux sociaux, où vos amis vous donneront des coeurs sans leur donner des clics, ce qui fera l’affaire de tout le monde.

Les prix littéraires. On vise d’abord le cash du gouverneur général et la petite sauterie à rideau hall dont la richesse ostentatoire vous fera rêver, un soir dans votre vie, que le prestige symbolique de vos aspirations s’est matérialisé en véritable richesse (à minuit, votre carrosse se change en taxi et vous ramène à Gatineau). On se rabat ensuite sur les grenailles de reconnaissance des pairs avec le prix des libraires ou des collégiens qui feront quand même quelques ventes résiduelles. Ça fait déjà une quinzaine de nominés annuellement juste pour le genre narratif, et une dizaine dans les autres genres, alors si vous n’êtes pas dans le lot vous devriez avoir compris le message. Il sera possible de vous consoler avec des prix de seconde zone dont vous apprendrez l’existence en même temps que votre nomination, et pour lesquels les organisateurs vous solliciteront avec une telle insistance qu’il ne sera plus clair à la fin lequel du prix ou du lauréat honore l’autre. Bon. À défaut d’un bandeau rouge, ça pourra toujours nourrir la bio de votre prochaine quatrième de couverture, même si, rendu là, il vous viendra l’idée que les seuls auteurs vraiment respectables sont ceux qui auront réussi à échapper à toute forme de récompense non sollicitée.

Les salons du livre : Le livre est une marchandise comme les autres, comme en témoignent ces ventes d’entrepôt pleines de bruit et de breloques où tables rondes et débats reposent les jambes fatiguées des chalands venus quêter l’autographe de leur animatrice préférée. Le décor en carton de votre kiosque vous laisse dubitatif ; apparemment, votre éditeur a préféré la quantité à la qualité, et n’a pas cru bon sortir son fonds pour préférer tapisser ses tablette de nouveautés et de valeurs sûres. On vous fera bientôt comprendre que ça coûte la peau du cul et que vous servez de caution littéraire pour tout le reste. Vous êtes quand même assez content d’être là, entre Ricardo et Géronimo Stilton, pour informer vos contacts sur facebook de vos horaires de signature, lesquels répondent avec les leurs, ce qui vous fait de la visite à défaut de vendre des livres. Ces retrouvailles sont souvent interrompues par des gens du peuple à qui il faut expliquer la différence entre un éditeur et un diffuseur (« vous voyez la grosse affiche Sogides là-bas ? elle est là, Kim Thúy »).

Le cahier livres du Devoir. Il y eut ce moment dans votre jeunesse où vous avez entendu que Walt Disney avait eu recours à la cryogénie, ce qui consiste à se faire congeler en attendant qu’on trouve un remède à la mort. Ça semblait intéressant, mais vous n’êtes plus très sûr que le jeu en vaille la chandelle depuis que vous avez acquis la certitude qu’à votre résurrection, Louis Cornellier fera encore de la catho-critique dans les pages du Devoir. Sa permanence éternelle, tout comme celle de son confrère au polar dont on a pourtant annoncé la retraite il y a dix ans, et de l’autre type qui se pense plus smatte que tout le monde, contrastent avec la disparition progressive du cahier lui-même, devenu un encart dans un « magazine » qui est lui-même un encart dans un journal qui publie Christian Rioux, ce qui met un point final à vos questionnements thanatologiques : pas de risque à prendre, ce sera l’enterrement et la putréfaction.

Plus on est de fous, plus on lit ! En syntonisant cette émission par erreur, on a l’impression de tomber sur du monde bizarre qui sont sur le party en début d’après-midi, avec de la petite musique upbeat que personne n’écoute ailleurs qu’à radio-canada, un poète invité toujours un peu pompette, et une sélection tournante d’invités qui espacent juste assez leurs apparitions pour qu’on fasse semblant de s’étonner de leur visite (ah ! simon boulerice ! ah ! aurélie lanctôt !). Le plus incongru est encore qu’on y parle de livres, de toutes les manières détournées possibles. Un sondage non-scientifique dans votre réseau donne des résultats implacables : la totalité des sondés 1) déteste cette émission et 2) y a déjà participé. Bref, un crime collectif impossible à dénoncer parce que tout le monde est coupable, et c’est votre tour d’y passer. À travers la variété de traitements dont on vous menace, vous espérez quand même échapper au pire d’entre tous, la mise en lecture. Bonne chance.

Les maisons d’édition. Ces vaniteux d’auteurs n’ont vraiment rien compris, occupés qu’ils sont à courir la bouche ouverte pour s’abreuver des deniers publics que l’état fait pleuvoir sur le réseau, alors qu’il suffit de les publier pour récolter des subventions bien assis sur une chaise dans un bureau, et profiter de quelques bénéfices marginaux : à la gang, ils arrivent à vous faire inviter presqu'à tous les coups à rideau hall, et leurs ambitions internationales servent de prétexte à votre petit voyage annuel à Francfort. Vous justifiez votre titre - c’est éditeur, han, pas imprimeur - en farfouillant dans leur manuscrit, une mortification dont ils se vengeront en vous appelant chez vous, idéalement tard le soir, pour vous demander si vous n’auriez pas oublié un petit versement de royautés par hasard. Vous saurez les amadouer avec peu de vin au salon du livre, et ces petites attentions compenseront la déception de se voir imprimés sous des couvertures uniformes pour tout le monde, ce qui passe dans le milieu pour une marque de professionnalisme.

Les lecteurs. Les absents ont toujours tort. Même vous, admettez-le. C’est gênant mais ça s’explique, entre la job de jour, les contrats et les événements, le couple et les enfants, les séries américaines et les réseaux sociaux… si seulement les autres lisaient, idéalement vos livres, ça pourrait vous dédouaner de sauter sur votre ordinateur au moindre temps libre pour continuer d’écrire, parce que vous avez désormais l’impression de solidement perdre votre temps à lire ces histoires juste assez bonnes pour être publiées mais pas assez pour vous accrocher… Au moins vous continuez d’acheter aux libraires et à vos amis, pour les encourager, si bien que les grands noms de famille que vous admiriez dans votre jeunesse cèdent leur place aux prénoms de vos connaissances dans votre bibliothèque. Vous ne les lisez pas non plus, mais c’est moins gênant que d’abandonner la Recherche pour une quatrième fois. La convention veut que votre entourage vous rende la pareille selon les mêmes modalités ; aussi, aucune connaissance ne vous demandera ce que vous avez pensé de son livre, parce que la question se retourne si facilement qu’elle mettrait votre interlocuteur dans la marde.

Être auteur (vieux) : Vous avez pris un rythme de croisière, les correspondances d’eastman juste avant l’orgie instagram du 12 août, la rentrée en septembre, le salon du livre en novembre, votre carte de l’académie en mars, and so on. Quelques profs de cégep mettent encore votre premier livre au programme (il y en a eu d’autres, mais ils n’ont pas eu l’air de relever), vous faites moins partie d’une gang que d’un milieu, on excuse vos redondances thématiques et stylistiques en les mettant sur le compte d’une vision qui est la marque de toute oeuvre véritablement littéraire. La conviction de votre rôle dans la totalité sociale est inversement proportionnelle à ce qu’en pense la totalité sociale elle-même, si bien que vous dénoncez régulièrement sur twitter la faiblesse de l’investissement public dans la culture, ou qu’on ose encore vous solliciter gratis pour un ouvrage collectif, parce qu’un artiste, ça se paye. Toutes ces considérations pécuniaires vous font sentir loin des vapeurs bohémiennes plus rêvées que vécues de votre jeunesse, mais l’hypothèque et le char qu’a rendu inévitable le deuxième enfant font qu’il est trop tard vous recycler, et le travail salarié signerait la mort, non pas de vos ambitions, elles ont été revues à la baisse, mais de tous ces petits privilèges qui entourent la vie d’auteur. Rendu là, autant investir la littérature jeunesse pour compléter vos revenus, ou marier une prof. Il vous arrive de vous demander, devant les volumes de la pléiade qui prennent la poussière dans votre bibliothèque, où le plan a chié exactement, mais il est tard et vous devez vous lever demain matin pour faire votre rapport d’impôt de travailleur autonome.



paru dans l'idiot utile, automne 2020